Madagasikara ho an’ny Malagasy anio sy mandrak’izay. 29 Mars 1947.

 

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Gisèle Rabesahala, Razafindrasoaray Augustine, Razanamalala Charline et Rasoanoro Zèle.

Gisèle Rabesahala
                   Razafindrasoaray Augustine Razanamalala Charline Rasoanoro Zèle

Musée de la photographie de Madagascar 

Rendons également hommage aux nombreuses femmes, héroïnes des évènements de 1947 – 1948.

Parmi elles, Gisèle Rabesahala, Razafindrasoaray Augustine, Razanamalala Charline et Rasoanoro Zèle.

Photos : Association Fifanampiana Malagasy

Condamnées à mort

Joseph Ravoahangy Andrianavalona, Raseta, Joël Sylvain, Tata Max, Martin Rakotovao et Rakotoarisaona.

Joseph Ravoahangy Andrianavalona
                   Joseph Raseta Joel Sylvain Tata Max

Musée de la photographie de Madagascar

Le 03 Octobre 1948, six personnes inculpées dans le procès « Rébellion malgache de 1947-1948″ ont été condamnées à mort : Joseph Raseta, Joseph Ravoahangy Andrianavalona, Joël Sylvain, Tata Max, Martin Rakotovao et Rakotoarisaona.

Photos : Association Fifanampiana Malagasy »

Paul Dussac, Joseph Ravoahangy et Jean Ralaimongo. .

Photo de Musée de la photographie de Madagascar.

Musée de la photographie de Madagascar

 

Nous vous remercions pour votre participation active sur la page du Musée de la Photo. Pour cette dernière quinzaine de mars, les photos publiées auront un lienavec les événements du 29 mars 1947. Certains ont pris les armes, d’autres la plume, mais beaucoup sont restés anonymes sans pour autant manquer de courage

Entre autres, l’histoire retient l’engagement du Directeur Politique, du Rédacteur en Chef et du Fondateur du journal « L’Opinion de Diégo » : Paul Dussac, Joseph Ravoahangy et Jean Ralaimongo. .

Source : Archives nationales de Madagascar

Les militaires français

Des militaires français lourdement armés sur un wagon plateau, vers 1947.

Des militaires français et sénégalais lourdement armés, embarqués sur un wagon plateau. Surement pour assurer la mission à Moramanga, vers 1947.

Des militaires en mission dans la brousse malgache, accompagnés de nombreux véhicules, vers 1947.

Des militaires français, en compagnie des tirailleurs sénégalais s’exerçant à l’utilisation d’une mitraillette automatique, vers 1947.

Des militaires français, accompagnés des tirailleurs sénégalais devant un canon à chargement manuel , vers 1947.

Une équipe de transmission et de communication de l’armée française dans la brousse malgache, vers 1947.

Des militaires français inspectant des maisons malgaches dans la brousse, à la recherche d’éventuelles rebelles, vers 1947.

Vue sur une partie des militaires de la force de répression, vers 1947.

Des Réunionnais à nos côtés en 1947. Une Histoire de solidarité… qui continue.

Solidarité avec les victimes de la répression à Madagascar

29 mars 1947 : début de l’insurrection

 30 mars 2013, par  Témoignages.re

Le 29 mars 1947 débutait la révolte des Malgaches contre la puissance coloniale. Cette dernière répondit par une répression féroce qui visait à décapiter le Mouvement Démocratique de la Rénovation Malgache, fort de trois députés. Sur une population de 4 millions d’habitants, près de 100.000 personnes furent tuées en quelques mois.

Face à la répression, des Réunionnais ont été solidaires de leurs frères de lutte malgaches. C’était notamment le cas de « Témoignages » qui informait les Réunionnais des crimes perpétrés dans l’île sœur, et qui soutenait la difficile bataille des militants malgaches.

Dans cet article publié le 16 septembre 1947, « Témoignages » montre comment le pouvoir traitait les Malgaches.

Messages

  • Sans pitie pour ces Malgaches qui voulaient tout simplement demander ce pourquoi elles, ils ont combattu : LA LIBERTE de LA FRANCE pendant la Seconde Guerre Mondiale.
    Elles , Ils voulaient ETRE LIBRES.
    Comment ne pas comprendre et accepter que celle et celui qui a combattu pour VOTRE LIBERTE ne demande pas demain qu elle, qu il , eux aussi aient cette LIBERTE.Combien de morts MALGACHES en EUROPE pour notre LIBERTE ?


    Trois dates :

    8 mai 1945 LA FRANCE EST LIBRE.

    Mars 1946 les anciennes colonies dont LA REUNION sont des Departements FRANCAIS.

    Mars 1947 les massacres de plus de 100 000 Malgaches en reponse a leur demande d etre LIBRE.


    Pourquoi une telle ferocite ? Pourquoi tant de haine dans cette repression ? Oui pourquoi ?


    Il fallait TUER toute idee d Independance . Il fallait avec cet exemple d atrocites inhumaines montrer aux autres Peuples la REPONSE que LA FRANCE donnerait a Tout PEUPLE qui veut s affranchir. LA LIBERTE A UN PRIX . Il faudra le payer HUMAINEMENT


    Des la fin de ces massacres LA FRANCE a intensifie sa presence sur la sol MALGACHE . Presence de plus en plus importante de militaires Francais mais aussi de militaires Senegalais , ceux la meme que LA FRANCE a envoye sur MADAGASCAR POUR TUER. Presence de plus en importante de fonctionnaires FRANCAIS.

    Enfin pour asseoir cette presence colonialiste , LA FRANCE a organise la presence de REUNIONNAIS de couleur BLANCHE , pauvres et analphabetes sur le territoire MALGACHE – LA SAKAY, DIEGO SUAREZ . La FRANCE a facilite les departs de nombreuses Reunionnaises et de nombreux Reunionnais tres pauvres pour leur installation dans ce PAYS. Le NORD EST , les Hauts Plateaux , Le SUD …


    LA FRANCE LIBEREE grace aux AFRICAINS n a jamais accepte que ces derniers soient comme LES FRANCAIS : LIBRES.
    Oui soyons solidaires de nos amies, amis MALGACHES avec qui nous , Reunionnaises, nous Reunionnais nous partageons tant de vie commune depuis l esclavage , la liberation de LA FRANCE jusqu a ces acceuils dans ces fermes que nous occupions.

    Nous partageons avec ce PEUPLE : une histoire commune, le developpement de notre economie( les esclaves) , un bien etre ( les fermes que nous occupions a permis a bien des familles Reunionnaises de ne plus mourir de faim- et enfin nous partageons souventle meme sang.
    Comment ne pas etre solidaire .

    Témoignages

     

Site : Malagasy Club de France

Manakara. Témoignages des survivants.

29 MARS 1947 : EPARGNÉS PAR LA MORT, MEURTRIS PAR LA VIE (1/4)

Dimanche, dans l’indifférence quasi-générale du reste du monde, Madagascar célébrera une nouvelle fois le terrible anniversaire des « événements » du 29 mars 1947. A cette occasion, le Malagasy Club de France ressort de ses archives quatre témoignages de survivants recueillis en 2010 à Manakara. Ces histoires n’avaient jamais été publiées. Chaque jour, jusqu’à vendredi, nous en posterons une. Demain,celle de Justine, fille d’un malgache pro-français pris dans la tourmente. Jeudi, celle de Patry, enrôlé dans les rangs de la rébellion. Et enfin, vendredi, celle de Malala qui a perdu son rebelle de mari aux premiers jours des « événements ». Mais aujourd’hui, commençons par le récit dePhilibert, fils d’un militant indépendantiste condamné à perpétuité.

Rappel : Le 29 mars 1947, les indépendantistes malgaches prennent les armes. Des lances et des coupe-coupe. La répression de l’empire français est immédiate et sanglante : en quelques mois à peine, elle se solde par plusieurs dizaines de milliers de morts. Si les manuels scolaires français font l’impasse sur cette opération de « pacification », les survivants, eux, n’ont rien oublié. Ceux de Manakara notamment. Dans cette ville de la côte est, fer de lance de l’insurrection, cette journée a bouleversé la vie de ceux qui n’ont pas trouvé la mort.


PHILIBERT, 73 ANS ET DES LARMES D’ENFANT

Philibert Ramaroson, dit Fiacre, survivant du 29 mars 1947 (Photo MCF)

Philibert Ramaroson n’a rien du pleurnichard. A 73 ans, l’homme reste même un solide gaillard, un militaire à la retraite ne goûtant guère aux sensibleries, ni aux vertus lacrymales. Pourtant, ce jour de décembre 2010, les traits du soldat fier et discipliné qu’il est resté se transforment soudainement en un masque de douleur. Après un long entretien assis sur le tabouret d’une gargote de Manakara, il plonge son visage dans sa main droite et, dans un sanglot, s’excuse : « Pardonnez-moi, mais j’ai envie de pleurer. Le 29 mars 1947 m’a tout pris. J’ai été privé de mon père pendant neuf ans, on m’a éloigné de ma mère, je suis devenu un enfant domestique, j’ai dû arrêter l’école. Et puis j’ai vu tellement de morts, de violence…» Voilà comment, sans fard et en une poignée de secondes, Philibert résume les conséquences de la journée qui, 64 ans plus tôt, a chamboulé la vie d’un garçon de neuf ans.

UN MYSTÉRIEUX TELEGRAMME

Pour Philibert, ce 29 mars démarre pourtant de façon très banale. Au petit matin, vers 5h30, sa mère l’envoie chercher une marmite chez sa tante, à 200m de la case familiale. Le petit garçon s’exécute en compagnie de Paul, douze ans, le domestique. Quelques minutes plus tard, sur la route du retour, les deux compères entendent les premières détonations. « Ça se passait chez le vazaha kely (NDLR : littéralement, le petit étranger), un jeune colon d’environ vingt-cinq ans, patron d’une entreprise française appelée la Lyonnaise. Une soixantaine de Malgaches étaient réunis devant sa porte et le menaçaient. Pris de panique, il est rentré chez lui pour en ressortir avec un fusil de chasse. Il en a vidé les deux cartouches, puis la foule s’est emparé de lui et l’a égorgé. » Dans les entrepôts de la Lyonnaise, la première scène de pillage commence. « J’ai vu beaucoup de monde courir et s’agiter. Les gens emportaient tout ce qu’il pouvaient : du tissu, des sacs de riz et de sucre, des bidons d’huile et de pétrole… »

A ce moment de l’histoire, Philibert ignore encore le pourquoi de la pagaille. Il ne sait pas qu’à Manakara, comme dans la plupart des villes du pays, l’antenne locale du Mouvement de la rénovation malgache (le MDRM, parti politique pro indépendance), vient tout juste de recevoirun télégramme appelant à une révolte immédiate et à l’attaque systématique des intérêts français. Un télégramme mystérieux dont, aujourd’hui encore, personne ne revendique la paternité et sur lequel les historiens restent divisés.

Pour autant, conscients qu’il se passe quelque chose d’anormal, Philibert et Paul pressent le pas en direction de leur maison. Mais il est déjà trop tard. « Quand nous sommes arrivés, vers 8h, il n’y avait plus personne. Mon père, ma mère et mes trois frères et sœurs avaient fui et je ne savais ni où, ni pourquoi. »

29 mars 1947Dans un réflexe salvateur, les deux enfants suivent alors la foule en courant. Trois heures plus tard et 10km plus loin, ils atteignent enfin la forêt. Epuisés et terrorisés, il leur faut maintenant éviter les balles. L’armée coloniale, étrangement bien préparée, a déjà commencé la répression. « Les tirailleurs sénégalais faisaient feu en direction de la forêt, à l’aveuglette. « Ta-ta-ta-ta », tout simplement. Autour des nous, des gens tombaient. Il y avait des morts. »

SUR LA TÊTE, UN BANDEAU À LA RAMBO

Jusqu’au soir, dans la panique générale, Philibert cherche ses parents. En vain. Sa première nuit dans la forêt, il la passe à la belle étoile, en compagnie d’inconnus.

Par chance, le lendemain matin, vers 9h, un voisin de passage reconnaît l’enfant. « « Fiacre ! »m’a-t-il dit, car c’est ainsi qu’on me surnommait en ce temps-là, « ton père te cherche partout ! Il est de l’autre côté de la forêt, viens avec moi, je t’y emmène » » Sans hésiter, le petit égaré suit l’homme et se sépare de Paul. « Depuis ce jour, je n’ai plus jamais eu de nouvelles de lui. On m’a dit qu’il avait retrouvé sa famille, mais je n’en ai pas eu la preuve.. . »

Après une nouvelle marche dans la forêt primaire, Fiacre retrouve son père, Antoine, un métis à la peau claire de trente-cinq ans qui avait choisi son camp. « Je me souviens de sa tenue inhabituelle : il portait sur la tête un bandeau à la rambo. Il avait aussi une chemise blanche, un short noir, des bottes en cuir et, dans ses mains, une lance et une hâche ». La description est précise, comme si le petit Malgache avait gravé dans sa mémoire cette image inédite. Et c’est heureux. Car pendant les neuf années qui vont suivre, il ne reverra pas Antoine, dont le dernier geste de père est d’amener l’enfant à sa mère avant de rejoindre les combattants du MDRM (Mouvement démocratique de la rénovation malgache).

Deux heures plus tard, Philibert retrouve sa mère, elle aussi réfugiée dans la forêt. « Elle pensait que j’étais mort. En me voyant arriver, elle était vraiment heureuse. Mon père lui a dit de rejoindre l’hôpital de Manakara. Il disait que, là-bas, nous trouverions de quoi manger et nous soigner. »

Le lendemain soir, au coucher du soleil, la famille ainsi reconstituée (ne manque qu’Antoine), prend donc le chemin de l’hôpital. Dans le noir, pour ne pas être repéré, il faut à nouveau traverser la forêt. Malgré la nuit, malgré la fatigue, malgré le danger. « Les tirailleurs continuaient d’envoyer des rafales. A l’époque, je n’en savais rien, mais aujourd’hui, j’en suis certain : ils utilisaient des mitraillettes. J’ai été militaire, et depuis, j’ai appris à reconnaître le bruit des armes ! »

Heureusement, la petite troupe a plus de chance que ses compagnons d’infortune qui s’effondrent sous les balles. « Certains n’étaient que blessés, mais la douleur les rendait complètement fous », se souvient Philibert.

Ce « marche ou crève » dure trois jours au bout desquels la famille arrive saine et sauve à l’hôpital. « Le docteur connaissait bien mon grand-père. En apprenant qui nous étions, il a mis une case à notre disposition. Nous étions dix à la partager. Cinq femmes, cinq enfants ».

29 mars 1947Pour autant, l’abri reste précaire, et le danger, omniprésent. La journée, par exemple, pas question de sortir, à moins de prendre ses précautions. « Même pour aller chier, il fallait être très prudent, se rappelle Philibert. Les militaires nous l’autorisaient, mais à une seule condition : qu’on le fasse avec un drapeau bleu-blanc-rouge entre les mains. Aujourd’hui, j’en rigole, mais ça n’avait rien de pratique, et c’était franchement humiliant. »

Les rares activités se font de nuit. « Ma mère, sa sœur et sa belle-sœur, sortaient une fois par semaine, pour chercher de la sauge le long de la rivière. Elles partaient vers 22h et rentraient à 3h du matin. Ça complétait ce que l’hôpital nous donnait à manger : un kapoaka de riz (environ 300g, NDLR) et un morceau de viande gros comme ma main par jour pour dix personnes ! » Fiacre aussi a sa mission : le ramassage du bois. « Je sortais quand il faisait noir, et je faisais le travail avec Ramon, un garçon de mon âge. Tout le monde disait que Ramon était un fou et qu’un jour il me couperait la tête, mais c’était mon ami. Et je ne sais pas pourquoi, mais celui-là, il m’aimait beaucoup. »

DES LÉGIONNAIRES VIOLEURS

Ce petit manège, mêlant survie, peur et isolement, dure cinq semaines. Jusqu’au retour du calme. Un calme précaire et très relatif. « A la fin du mois de juin, alors que nous louions toujours la même petite case, des légionnaires ont installé leurs tentes dans un camp à proximité qu’ils ont entouré de fils barbelés. La journée, ça ne posait pas de gros problèmes. Mais le soir, lorsque ces militaires se mettaient à boire, la terreur régnait. Ils venaient dans notre quartier et s’en prenaient aux femmes qu’ils violaient en les menaçant de leurs poignards. Celles qui ne se laissaient pas faire étaient égorgées. »

Un soir en particulier, Fiacre connaît la peur de sa vie. « Quand les légionnaires sont entrés dans notre cabane, tout le monde a fui. Moi, je me suis caché sous un camion en m’accrochant aux transmissions. Un des militaires, qui cherchait partout, a regardé sous le véhicule. J’étais à sa merci. Heureusement, il ne m’a pas vu. Je suis resté là pendant deux heures. Quand ils se sont éloignés, je suis allé me réfugier chez mon oncle. Par la suite, ma mère m’a dit qu’aucune femme de la maison n’avait été attrapée… »

Si l’empire français n’en a pas fini avec son opération de « pacification », c’est que les indépendantistes n’ont pas tous rendu les armes. Certes, le gros de l’insurrection est derrière, mais les rebelles sont décidés à jeter leurs dernières forces dans la bataille.

LE BAROUD D’HONNEUR DES REBELLES

Il est d’ailleurs une autre journée que Fiacre n’oubliera jamais. Nous sommes environ trois mois après le début des hostilités. « Ce jour-là, environ 3 000 combattants du MDRM sont descendus de la forêt pour attaquer les légionnaires. On entendait les cris de guerre de chez nous, des « oulalalalla ouuulaou », et en réponse, les rafales des mitraillettes. » L’opération, qui ressemble à un baroud d’honneur, est un fiasco. Tous ceux qui ne sont pas tués, sont arrêtés, puis torturés avant d’être, à leur tour, tués. « Les commissaires, ou d’autres gradés de ce temps-là, faisaient attacher les prisonniers au sol, face au soleil. Ça ne les tuait pas, mais ça les rendait aveugles. Ces heures de torture, je les ai vues, de mes propres yeux. C’était triste. »

En ville, le véritable calme ne revient qu’au début d’octobre, les combats, plus sporadiques, étant désormais circonscrits aux forêts voisines. Mais, pour Philibert, retour au calme ne signifie pas retour à la normale. Loin de là.

Mars 1947

Car entretemps, sa mère a appris une terrible nouvelle. Antoine, son mari, a été fait prisonnier et condamné aux travaux forcés jusqu’à la fin de ses jours. Elle ne le reverra plus jamais, du moins, le croit-elle. Dans l’impossibilité d’assumer seule la charge d’une famille, elle se remarie rapidement. Philibert hérite alors d’un beau-père qui ne l’acceptera jamais. « On m’a même confié à mon oncle. C’était un homme très bien, mais sa femme, elle, était méchante. Elle me traitait comme un domestique. On me donnait tellement de travail à la maison et ailleurs que je n’ai pas pu retourner à l’école… »

Puis les années passent. Des années au cours desquelles Fiacre se forge un caractère et une réputation de dur. N’hésitant pas à jouer des poings quand la situation l’impose, il obtient le respect de tout le quartier, mais jamais celui de sa tante. L’avenir est flou, et l’idée même d’en avoir un n’a pas vraiment de sens.

En 1956, pourtant, le destin de Phillibert bascule à nouveau. Dans le bon sens cette fois. Sa mère reçoit un courrier d’Antoine. Dans sa lettre, le prisonnier annonce simplement : « D’ici peu de temps, je serai libre ». Comme ses autres camarades survivants des « événements » de 1947, il vient d’être gracié et sait que sa libération n’est plus qu’une question de jours.

Sitôt sorti de sa prison, Antoine retrouve son frère, lui aussi membre du MDRM et gracié. Ensemble ils prennent la route pour Manakara. Les retrouvailles ont lieu à la gare, dont un troisième membre de la fratrie, « apolitique » est le chef de dépôt. « En voyant arriver mon père, j’ai reculé. Je me suis demandé si c’était bien lui, se souvient Philibert. Je ne le reconnaissais pas, mais lui s’est approché de moi en disant, « voici mon fils ! » ». Antoine est très ému. Le fils de 18 ans qu’il redécouvre est, comme lui, un survivant : depuis son arrestation, deux de ses enfants ont trouvé la mort, faute de soins. Le premier dès 1947, le second, en 1954.

A cette occasion, Antoine retrouve aussi sa femme, sur laquelle, résigné et compréhensif, il a fait une croix. « Quand il l’a revue, elle avait déjà eu une fille et deux garçons avec son nouveau mari. Je pense qu’il ne lui en a jamais voulu. Après tout, il était sensé ne jamais revenir… En fait, celui que cet instant a le plus dérangé, c’est mon beau-père. Il était très jaloux et plutôt inquiet du retour de l’ex-mari de sa femme ! »

Une question en particulier marque ces retrouvailles et l’esprit du jeune Philibert. Elle est posée par son père. « Il m’a demandé en quelle classe j’étais. Je lui ai répondu que cela faisait longtemps que je ne pouvais plus aller à l’école... » En entendant ça, triste et en colère, Antoine réagit : « A partir d’aujourd’hui, tout va changer. Tu vas habiter avec moi et tu retourneras à l’école. »

Aussitôt promis, aussitôt fait. Philibert emménage avec son père et reprend le chemin des cours. A force de courage et d’obstination, il rattrape l’énorme retard accumulé et devient un brillant élève. Son parcours scolaire le mène jusqu’à l’Institut de formation technique de Fianarantsoa (au centre du pays). L’ancien domestique enchaîne divers métiers au gré de ses envies et des opportunités avant d’entamer une carrière militaire de vingt ans. Mais les événements de 1947 ne quittent pas son esprit.

LE FRANÇAIS A SAUVÉ SON PÈRE

29 mars 1947

D’autant que, depuis 1956, à ses souvenirs personnels, s’ajoutent ceux de son père. « Au fil des semaines et des mois qui ont suivi son retour, il m’a raconté son histoire. »

Tout commence par une arrestation, au début du mois d’avril 1947. « Les Français avaient largué par avion des messages signés de l’armée américaine appelant les manifestants à se rendre sur le terrain d’aviation pour y recevoir des armes. Mais c’était un piège. Tous ceux qui s’y sont rendus ont été arrêtés. Y compris mon papa. »

Tout ce petit monde est entassé dans un bâtiment de Manakara. Par chance, Victor, un colon qui passait par là, reconnaît Antoine, son partenaire de l’équipe de foot de Manakara. Il lui dit, « Antoine, que fais-tu là ? Un bateau va bientôt emmener des prisonniers, fais tout ce que tu peux pour embarquer ». Ce jour-là, Philibert en est certain, le français sauve son père : « Tous ceux qui ne sont pas montés dans le bateau ont fini leur vie dans une fosse commune. » Dodo, le secrétaire général du MDRM à Madagascar a quant à lui subi un sort plus cruel encore. « C’était un copain de mon père. Les militaires l’ont attaché par les pieds et l’ont suspendu vivant au dessus de la mer du haut de la digue. Son corps, écorché par le corail, a été dévoré par les requins alertés par le sang ! »

Alors que Dodo est à son supplice, Antoine, lui, a déjà entamé le sien. Avec plusieurs centaines d’autres rebelles, il vient d’embarquer sur un bateau, direction Diego-Suarez, au nord de Madagascar. Le voyage dure un mois. « Les prisonniers devaient passer leur journée sur le pont, brûlés par le soleil, et la nuit dans la cale, rongés par l’humidité et les rats. Mon père n’avait qu’un seul vêtement, un simple caleçon que mon grand-père lui avait jeté à la hâte, au moment de l’embarquement. Quand il me racontait ça, et il le faisait souvent, il disait : « Nous étions traités comme des bêtes, obligés de nous chier dessus. »

A destination, la situation ne s’améliore guère. Antoine se présente à son procès avec un sac de riz percé comme seul vêtement. A l’instar de ses compagnons, il est condamné aux travaux forcés à perpétuité. Trois mois plus tard, il reprend le bateau pour Nosy-Be, où il doit purger sa peine. Et à l’époque, cette petite île malgache n’a encore rien du paradis pour touristes. « La première année, mon père l’a passée complètement enfermé, dans une prison gardée par des fonctionnaires malgaches. Mais dès qu’il l’a pu, il s’est porté volontaire pour travailler en ville comme plombier. Bien sûr, il ne recevait pas de salaire, mais au moins, dans la journée, il prenait l’air et voyait un peu de monde. Chaque jour, à 19h, il devait retourner dans sa cellule. »

LE 29 MARS 1947 : UN COMBAT « JUSTE »

A Manakara, revenu de son calvaire, Antoine renoue avec sa vie de militant et prend même la suite de son ami Dodo à la tête du MDRM. Mais plus rien ne sera jamais comme avant. L’idée d’une révolution armée est définitivement abandonnée. Il n’y aura plus jamais de révolte. L’indépendance de Madagascar est finalement octroyée par la France, quatre ans plus tard, le 26 juin 1960.

En 1979, Antoine, le père de Philibert, rendant hommage à ses compagnons d'armes.

Aujourd’hui, avec le recul, Philibert jette sur l’engagement de son père un regard plein de fierté. « Sa mère était française, c’était un métis à la peau claire. S’il avait voulu, il aurait pu se ranger du côté de l’empire. Mais il ne l’a pas fait et a préféré rejoindre le MDRM l’année de ses 28 ans. Il n’avait rien contre les Français en tant que tel, mais il ne supportait pas les humiliations quotidiennes faites aux Malgaches. Et elles étaient réelles. Moi-même, je me souviens qu’avant l’indépendance n’importe quel colon pouvait mettre un Malgache en prison pour trois ou quatre jours si celui-ci ne l’avait pas salué dans la rue ! »

Certes, l’ex-soldat le reconnaît, « il est plus difficile de trouver du travail et la ville est moins bien entretenue qu’au temps de la colonisation. L’indépendance n’a pas apporté que de bonnes choses. » Mais Philibert en est convaincu : le combat de son père était  « juste ». « Même si le 29 mars 1947 a eu pour moi toutes ces terribles conséquences, même si ma grand-mère a vu deux de ses fils emprisonnés et un troisième tué par les Français dès les premiers jours de la rébellion et qu’elle n’a pas pu l’enterrer, ça en valait la peine ».

Pour Antoine, le combat en valait tellement la peine que neuf ans de travaux forcés n’ont pas suffi à éteindre ses convictions. A son retour, il portait deux tatouages : le nom de sa mère dans la main droite et la carte de son île sur sa poitrine. Il les a portés jusqu’à sa mort, en 1996. Il avait 84 ans. Philibert gardant pour son père une admiration sans borne, l’affirme sans hésiter. « Je suis fier d’être son fils ! »

Antoine et sa vie d’avant 1947 : extraits de l’album photo familial

1947 Manakara
Le Monument de l’indépendance à Manakara (Photo MCF)

Malagasy club de France

29 MARS 1947 : ÉPARGNÉS PAR LA MORT, MEURTRIS PAR LA VIE (2/4)

Dimanche, dans l’indifférence quasi-générale du reste du monde, Madagascar célébrera une nouvelle fois le terrible anniversaire des « événements » du 29 mars 1947. A cette occasion, le Malagasy Club de France ressort de ses archives quatre histoires de survivants jamais publiées recueillies en 2010 à Manakara. Hier, nous diffusions celle de Philibert cet enfant privé de son père rebelle condamné à perpétuité. Demain jeudi, ce sera le tour de celle de Patry, enrôlé dans la rébellion, puis, vendredi, de Malala dont le mari indépendantiste est mort dès les premiers jours de combats. Mais aujourd’hui, voici l’histoire de Justine, dont la famille, pro-française, a été prise dans une tourmente qui la dépassait.

Rappel : Le 29 mars 1947, les indépendantistes malgaches prennent les armes. Des lances et des coupe-coupe. La répression de l’empire français est immédiate et sanglante : en quelques mois à peine, elle se solde par plusieurs dizaines de milliers de morts. Si les manuels scolaires français font l’impasse sur cette opération de « pacification », les survivants, eux, n’ont rien oublié. Ceux de Manakara notamment. Dans cette ville de la côte est, fer de lance de l’insurrection, cette journée a bouleversé la vie de ceux qui n’ont pas trouvé la mort.


JUSTINE : 76 ANS ET LE SOUVENIR DE LA PEUR

Le 29 mars 1947, Justine avait treize ans. (Photo MCF)

Justine ne connaît pas son âge mais elle suppose qu’elle devait avoir autour de treize ans en 1947. C’est le seul point dont elle est incertaine. Pour le reste, elle se rappelle précisément de tous les détails de ce 29 mars qui a changé sa vie.

« Ce jour là, dès 10h du matin, des bateaux militaires bombardaient les côtes. Les obus ne tombaient pas loin et nos maisons tremblaient. Du coup, nous avons fui vers la forêt. Comme tout le monde. »

Dans la forêt, Justine y reste un mois, en compagnie de ses deux parents et de son grand frère. « Nous avions construit un petit abri, mangions du manioc et buvions de l’eau de source. Nous n’avons pas bougé d’endroit car nous préférions rester à l’écart des autres. »

29 mars 1947 Justine MadagascarUn isolement réfléchi et probablement salvateur : la famille de Justine subit alors une double traque. Celle de l’armée coloniale, qui voit en tout Malgache un éventuel rebelle, mais aussi celle du MDRM, le parti indépendantiste en révolte. « Mon père étant membre du Padesm, le parti francophile. Les révoltés le considéraient comme un traître et voulaient sa peau », dit-elle, encore aujourd’hui, sur le ton de l’aveu.

Ce séjour en forêt ne prend fin qu’avec la visite de collègues du père de Justine. « Ils nous ont dit que nous pouvions sortir de la forêt et qu’il ne nous arriverait rien si nous portions avec nous un drapeau bleu-blanc-rouge ».

Mais le soulagement est de très courte durée. « On nous avait tout volé, même le bois de notre case. Il ne restait plus rien ». La famille doit alors tout reconstruire alors que le danger guette toujours.

Sans l’aide de son patron, le père de Justine n’aurait sans doute pas pu protéger les siens. « C’était un colon, un Français chef d’une entreprise de batelage. Mais il était si jeune qu’il avait besoin de l’expérience de mon père charpentier pour faire tourner son entreprise. Il ne pouvait pas s’en passer. C’est pour ça qu’il lui a donné une sorte de laissez-passer. Nous n’avions qu’à le présenter aux militaires et aux colons pour qu’ils nous laissent en paix. »

LE 29 MARS 1947 : « TROP DE MORTS »

Une paix toute relative : pendant quatre mois, tout le quartier de Justine est à l’isolement. Et pas question d’en sortir. Car aucun laissez-passer ne met à l’abri du MDRM. « Un jour, mon père s’est même fait arrêter. J’ai eu très peur car j’ai vu des gens se faire couper la tête par les indépendantistes. Heureusement, un ami de mon père, membre du MDRM, a pris sa défense et s’est porté garant de lui. »

Justine ne s’est jamais intéressée à la politique. Soixante-quatre ans après ces événements,elle refuse toujours de prendre partie. Quand est arrivée l’indépendance de Madagascar, elle était plutôt contente. Mais quand elle a vu partir les colons en 1972, au moment de la « malgachistaion » de son pays, ça lui a fait de la peine. « Avant, il y avait beaucoup de travail. Maintenant, ce n’est plus le cas. »

Finalement, elle, qui habite toujours Manakara, ne retire qu’une seule leçon de ce 29 mars : « Tout ça, tous ces morts, ça n’en valait pas la peine. Espérons que cela ne se reproduise jamais. Voilà ce que je dis souvent à mon fils. »

Justine 29 mars 1947

Justine. Malagasy Clun de France

Lire aussi : le témoignage de Philibert, neuf ans en 1947.

29 MARS 1947 : EPARGNÉS PAR LA MORT, BRISÉS PAR LA VIE (3/4)

Dimanche, dans l’indifférence quasi-générale du reste du monde, Madagascar célébrera une nouvelle fois le terrible anniversaire des « événements » du 29 mars 1947. A cette occasion, le Malagasy Club de France ressort de ses archives quatre histoires de survivants jamais publiées recueillies en 2010 à Manakara. Après celles de Philibertet Justine, et avant celle de Malala dont le mari indépendantiste est mort dès les premiers jours de combats, voici aujourd’hui celle de Patry, enrôlé dans la rébellion.

Rappel : Le 29 mars 1947, les indépendantistes malgaches prennent les armes. Des lances et des coupe-coupe. La répression de l’empire français est immédiate et sanglante : en quelques mois à peine, elle se solde par plusieurs dizaines de milliers de morts. Si les manuels scolaires français font l’impasse sur cette opération de « pacification », les survivants, eux, n’ont rien oublié. Ceux de Manakara notamment. Dans cette ville de la côte est, fer de lance de l’insurrection, cette journée a bouleversé la vie de ceux qui n’ont pas trouvé la mort.

PATRY : HÉROS MALGRÉ LUI

Patry avait 28 ans le 29 mars 1947 (photo MCF)

Patry est un homme âgé. A Manakara, certains disent même de lui qu’il a cent ans. Ce que l’intéressé laisse dire : il n’est jamais allé à l’école et n’a qu’une vague idée de son âge. Mais, en vérité, cet homme à la barbe blanche, au dos vouté et au regard perçant doit être plus proche des 90 ans car, dans ses souvenirs, en 1947, il en avait à peu près 25. Et c’est précisément parce qu’il était, à ce moment-là, en pleine force de l’âge qu’il s’est retrouvé au cœur des événements, malgré lui.

« A l’époque, je n’étais qu’un simple cultivateur. Comme tous les habitants de Manakara, quand les bombardements ont commencé, je me suis réfugié dans la forêt avec ma femme et mes deux enfants. Au bout de quelques jours, des combattants du MDRM (NDLR : Mouvement de la rénovation malgache) ont croisé ma route et m’ont enrôlé de force. Je ne connaissais rien à la politique, mais ils ne m’ont pas laissé le choix… Ils avaient besoin de jeunes pour combattre les colons. »

Du jour au lendemain, Patry doit troquer son champ de céréales contre le champ de bataille, sa faux contre une sagaie, sa vie paisible contre celle du soldat.

Sans aucune expérience de la guerre, l’homme se retrouve à combattre les français. Il en garde quelques mauvais souvenirs. « Je me rappelle du jour où, avec une centaine d’hommes, nous avons embarqué dans des pirogues. Les colons avaient détruit le pont de Manakara et c’était devenu le seul moyen de les atteindre. Nous nous sommes immédiatement fait mitrailler. Au tour de moi, les gens tombaient. Moi, je criais « rano » (ndlr : eau en malgache) pour que les balles se liquéfient. Et ça a marché, je n’ai pas eu peur et je suis toujours en vie. »

LE 29 MARS 1947 ? DES SOUVENIRS D’UNE RÉVOLTE NON DÉSIRÉE

Après cet épisode, cet échec cinglant, le MDRM a tenté de regrouper ses forces restantes dans la forêt pour lancer une nouvelle attaque. Mais l’attaque, c’est eux qui l’ont subie. « Les tirailleurs ont à nouveau fait feu dans notre direction. Ceux qui ne sont pas morts ont déguerpi. Mais cette fois, nous n’avons pas essayé de nous regrouper. Chacun est resté caché le temps que la situation s’apaise. Finalement, plusieurs mois plus tard, nous avons pu rentrer chez nous. »

De retour chez lui, Patry s’aperçoit que sa case a disparu. Plus inquiétant encore, il ne retrouve pas trace de sa famille. Il lui faut encore six semaines pour reconstruire l’un, retrouver l’autre et renouer avec le fil de sa vie paisible.

Aujourd’hui, pour Patry, il ne reste de ces événements du 29 mars que les souvenirs d’une révolte non désirée et incomprise. « A l’époque, je ne faisais pas de politique, et depuis, je ne m’y suis jamais intéressé. La colonisation, je n’étais ni pour ni contre. L’indépendance, même chose. La seule chose que je regrette, c’est le départ d’un de mes amis français. Je ne parlais pas sa langue, et je ne la parle toujours pas mais lui parlait malgache. C’était quelqu’un de bien. Depuis l’indépendance de Madagascar, je ne l’ai jamais revu.»

Finalement, dans cet immense gâchis, Patry ne trouve qu’une petite consolation : les 700 000 francs malgaches trimestriels (50 euros) auxquels lui donnent droit son titre d’ancien combattant du MDRM.

patry 29m ars 1947

En savoir plus sur les coulisses de la rencontre avec Patry.

patry 29 mars 1947

29 MARS 1947 : ÉPARGNÉS PAR LA MORT, BRISÉS PAR LA VIE (4/4)

Dimanche, dans l’indifférence quasi-générale du reste du monde, Madagascar célébrera une nouvelle fois le terrible anniversaire des « événements » du 29 mars 1947. A cette occasion, le Malagasy Club de France ressort de ses archives quatre histoires de survivants recueillies en 2010 à Manakara et jamais publiées. Après celles dePhilibert, de Justine et de Patry, voici le dernier épisode de notre dossier spécial 1947, voici le témoignage de Malala, mère de famille devenue veuve à moins de vingt ans, aux premiers jours de la répression.

Rappel : Le 29 mars 1947, les indépendantistes malgaches prennent les armes. Des lances et des coupe-coupe. La répression de l’empire français est immédiate et sanglante : en quelques mois à peine, elle se solde par plusieurs dizaines de milliers de morts. Si les manuels scolaires français font l’impasse sur cette opération de « pacification », les survivants, eux, n’ont rien oublié. Ceux de Manakara notamment. Dans cette ville de la côte est, fer de lance de l’insurrection, cette journée a bouleversé la vie de ceux qui n’ont pas trouvé la mort.

MALALA : ENCEINTE ET VEUVE À VINGT ANS

29 mars 1947

Ce 29 mars 1947, Malala*, 19 ans, est particulièrement en danger. Son mari est membre du MDRM (Mouvement de la rénovation malgache, parti indépendantiste) et, comme toute épouse de rebelle, elle est sur la liste noire des colons.

Sans l’aide d’un prêtre français, elle n’aurait jamais pu monter dans le train pour s’éloigner de Manakara et des combats. « A la gare, il s’est porté garant pour moi auprès des autorités. Sans ça, j’aurais été arrêtée ».Un bébé d’un an et demi dans les bras, et un autre dans son ventre, elle prend la direction de Fianarantsoa, à 300 km à l’intérieur des terres. Sans son mari, cela va de soi. Lui est resté auprès de ses camarades. « Je ne pouvais pas rester plus longtemps. La ville était bombardée tous les jours, et les rebelles capturés étaient fusillés sans le moindre procès. Je voyais ça tous les jours. »

Après quarante-huit heures de trajet, le train arrive enfin en gare de Fianarantsoa. Là, les autorités coloniales font monter tous les passagers dans des camions militaires. « Ils nous ont emmenés au poste de police, puis dans un camp militaire. Ça a duré deux jours. Ils nous posaient des tas de questions et nous ont pris en photo pour mener leur enquête. Ils voulaient être certains qu’aucun rebelle n’avait pris le train. Ensuite, je suis allé habiter chez ma grand-mère. Mais, là encore, il a fallu que la police inspecte la maison. L’enquête n’a véritablement pris fin qu’au bout de trois mois. »

LE 29 MARS 1947 LUI VOLE SON MARI

C’est à ce moment que Malala reçoit une lettre d’un ami de son père. Par ce courrier, alors qu’elle n’a pas encore vingt ans, cette mère de famille apprend qu’elle est devenue veuve. Son mari, pris dans une fusillade, est mort aux premiers jours des combats. « Quand j’ai lu ça, j’ai pleuré directement. Ça a été une souffrance terrible. Nous n’avons jamais retrouvé le corps et aujourd’hui encore, je n’ai même pas la moindre photo à montrer à mes deux premiers enfants. Notre case avait été brûlée par les soldats et tout ce qui s’y trouvait est également parti en fumée. En fait, à part mes enfants et les vêtements que je portais sur moi, ce jour-là, j’ai tout perdu ! »

Fin 1948, Malala se remarie. « Si un ami de mon ex-mari n’avait pas demandé ma main, je n’aurais jamais pu envoyer mes enfants à l’école. » De cette union, dix autres enfants voient le jour, dont huit sont toujours en vie. A ses deux aînés, Malala raconte souvent l’histoire de leur père et des événements de mars 1947.

Malala habite toujours Fianarantsoa, dans la maison de sa grand-mère. L’indépendance de son pays en 1960 n’a pas modifié sa vie. « Ça n’a pas amélioré grand chose. En fait, je dirais même que c’est pire, d’un point de vue économique en tout cas. Maintenant on souffre beaucoup. Et même quand on arrive à réunir un million de francs malgaches (environ 200 euros) eh bien on n’arrive pas à acheter grand chose… » Le sacrifice des insurgés a-t-il été sali par ceux qui ont géré Mada depuis 1960 ? Malala ne répond pas franchement. Mais le laisse entendre avec fracas.

Malala. Malagasy club de France

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UNE DATE, UN ÉVÉNEMENT 29 MARS 1947

Samedi 24 Mars 2012

Brigitte Blang

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Combien l’insurrection de mars 1947 a-t-elle fait de victimes à Madagascar ? 65 ans après, cet épisode de notre histoire commune reste couvert d’une chape de silence lourde de malentendus.

Après s’être rangée aux ordres des Allemands, Madagascar passe en 42 à ceux des Anglais qui rendent l’île à De Gaulle. Mais les élites rêvent d’une reconnaissance totale de leur citoyenneté française, plutôt que d’un statut d’indigènes propre à susciter des aspirations d’indépendance, chez les jeunes gens surtout. De cet esprit de liberté nait le Mouvement Démocratique de la Rénovation Malgache (MDRM). Deux députés, Raseta et Ravoahangy mènent une contestation qui se mue vite en bain de sang. Un peu partout dans le pays, et surtout sur la côte Est, s’élève la dissidence. Le MDRM appelle à la modération, mais les rancœurs exacerbées et les injustices criantes vont produire de la violence, et encore de la violence en retour. Les forces coloniales se surpassent. Le chiffre des victimes fait encore débat. Après tout qu’importe ? 40 000 ? 100 000 ? Cela ne change rien au fait, à la blessure.

Combien de Malagasy morts de faim dans la forêt où ils se sont enfuis ? Combien de villageois terrorisés par les représailles ? Un exemple, que vous n’oublierez pas, si vous passez un jour par Moramanga. Moramanga n’a rien effacé de ces centaines d’insurgés enfermés dans des wagons et fusillés là, pour l’exemple. L’exemple ? Le vazaha -l’européen- qui voyage en ces contrées n’y reconnaîtra pas la France patrie des Lumières.

Les députés accusés d’avoir ourdi la rébellion, comploté contre la Nation, armé les révoltés, sont condamnés à mort, puis graciés, puis exilés. Les premiers signes de l’indépendance, en somme. Mais dans les mémoires, les wagons de Moramanga pèsent lourd, et pour longtemps.

En mai 47, Camus écrit que nous faisons là-bas « ce que nous avions reproché aux Allemands » et ajoute « si des Français apprennent sans révolte les méthodes que d’autres Français utilisent envers des Malgaches…, c’est qu’ils vivent de manière inconsciente sur la certitude que nous sommes supérieurs… à ce peuple et que le choix des moyens propres à illustrer cette supériorité importe peu. »

Brigitte Blang

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Parti de Gauche.

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L’insurrection malgache de 1947. Implications et interprétations protestantes

Pages 13 – 34

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L’insurrection malgache de 1947 est, après la Guerre d’Indochine, le second événement grave survenu dans les colonies de l’Union française après la seconde guerre mondiale. Mais dans l’espace colonial africain et malgache, c’est l’insurrection dans la Grande île qui, sous la poussée d’un mouvement nationaliste, amorce la déconstruction du système colonial français. Que Madagascar apparaisse en tête de ce processus s’explique par l’histoire politique exceptionnelle de cette colonie. Seul grand pays véritablement indépendant jusqu’à son annexion par la France le 6 août 1896, Madagascar était dotée depuis le début du xixe siècle d’une monarchie et d’une oligarchie traditionnelles qui, au gré d’alliances avaient pu recevoir ou rejeter les influences européennes. L’annexion française démantelait le système politique et social malgache en déposant le premier ministre Rainilaiarivony et en exilant la reine Ranavalona III, en abolissant les privilèges nobiliaires et l’esclavage domestique, leur substituant une réforme foncière et une nouvelle réglementation du travail au profit du colonisateur.

Cette annexion provoqua plusieurs foyers de révolte dans le pays et, dans une province de l’Imerina située à l’ouest de la capitale Antanarivo, la naissance d’un mouvement de type nationaliste les Menalamba – les hommes aux toges rouges – que la campagne de « pacification » du général Gallieni parvint à soumettre fin 1897 sans toutefois parvenir à éradiquer l’esprit que le fit naître en 1895 au moment où l’armée française débarquait à Madagascar pour imposer sa domination. Sous des dénominations différentes, ce mouvement ne devait en effet jamais disparaître, sa filiation avec les mouvements nationalistes du siècle suivant, notamment celui de 1947, objet de cette communication, fait cependant encore l’objet de débats entre historiensuniversitaires aux prises avec l’historiographie tant missionnaire que politique.

Mais depuis le livre décisif de Stephen Ellis, The Rising of the Red Shawls. A Revolt in Madagascar 1885-1899, publié en 1985 et traduit en français en 1998 sous le titreL’insurrection des Menalamba. Une révolte à Madagascar, 1895-1899[1] Paris/Leiden/Antananarivo, Karthala/Afrika-Studiecentrum/Ambozontany,… [1] , la filiation entre les nationalistes malgaches de la fin du xixe siècle et ceux du xxe siècle semble à nouveau possible à partir d’une compréhension dans la longue durée de ce type de nationalisme patriote.

Rappel du contexte colonial aux le lendemains de la seconde guerre mondiale

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Au lendemain de la seconde guerre mondiale, les empires coloniaux paraissaient encore intacts. L’empire colonial français couvrait près de neuf fois la superficie de la France, mais comme l’empire britannique son rival, il connaissait depuis l’Entre-deux-guerres en Afrique du nord et au Tonkin des mouvements revendicatifs soutenus par l’Internationale communiste. Quant aux autres partis politiques français, gauche non communiste comprise, ils restaient marqués par une tradition n’assimilant pas l’évolution nécessaire du colonialisme à la révolution prolétarienne, une tradition illustrée par Albert Sarraut (1872-1962), homme politique dont la longévité politique extraordinaire pendant l’Entre-deux-guerres incarne la doctrine coloniale française dite de « mise en valeur des colonies » selon le titre de son ouvrage de 1923.

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Le gouvernement français de la Libération admit néanmoins la nécessité d’une réforme du système colonial visant à éradiquer ses injustices et à assurer une meilleure représentation indigène dans les institutions de la République. C’est l’esprit de l’Union française mise en place par la Constitution de 1946 qui, cependant, écartait toute notion d’autonomie au profit de celle d’assimilation. Face à ce blocage, on assista alors à la constitution quelque peu mouvementée de partis nationalistes africains communisants, tel que le Rassemblement Démocratique Africain (RDA) né à Bamako en 1946. D’abord combattu par l’administration française, le RDA redevint un interlocuteur acceptable pour la France dans les années 1950 grâce à la personnalité d’Houphouët Boigny, alors membre du gouvernement français. Cette collaboration devait favoriser les derniers aménagements conduisant les territoires d’Outre-mer à l’indépendance, mais en 1960 seulement…

Contexte des événements qui conduisent à la révolte malgache de 1947

Les visées indépendantistes des nationalistes malgaches

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À Madagascar, après le mouvement des Menalamba de 1897, un autre mouvement de résistance était apparu en 1915 à partir de Tananarive, la Vy Vato Sakelika (VVS – Fer, Pierre, Ramification)[2]  Cf. Francis Koerner, Madagascar, colonisation française… [2] . Il avait pris la forme d’une société secrète initiée par un groupe d’intellectuels malgaches catholiques et protestants (prêtres, pasteurs, instituteurs, journalistes, étudiants en médecine)[3]  Du côté catholique le frère Raphaël Rafiringa, des… [3] dont le penseur principal est le pasteur Ravelojaona, prédicateur en vue au temple de l’aristocratie malgache d’Ambohitantely de Tananarive, grand espoir des Églises protestantes. Inspirés du modèle japonais « parce que les Japonais se sont servi des Européens pour acquérir une technologie moderne et les ont remplacés ultérieurement[4]  Ibidem, p. 168-169. [4]  », les leaders de la VVS subirent aussitôt une violente répression. Parmi eux se trouvait Joseph Ravoahangy alors étudiant en médecine, protestant luthérien disciple de Ravelojaona et qui allait devenir une figure du nationalisme malgache puisqu’il sera l’un des co-accusés ayant fomenté la révolte de 1947, et sera condamné à mort puis gracié après être resté longtemps emprisonné. Ce mouvement nationaliste se développa ensuite vers la fin des années vingt sous l’impulsion de Joseph Ravoahangy et de Jean Ralaimongo, tous deux fondateurs de la Ligue malgache pour l’accession des indigènes de Madagascar à la citoyenneté française. Ils réclamaient la transformation de l’île en département et dénonçaient les expropriations et certains abus de la colonisation comme les agissements du Service de la Main-d’œuvre d’Intérêt Général qui fournissait à l’administration et aux colons une main-d’œuvre indigène servile et sous-payée. Malgré ces mesures vexatoires de l’administration coloniale, les méthodes du mouvement nationaliste restaient légalistes, et se distinguaient en général du Parti communiste qui, en 1936, avait fondé une section à Madagascar.

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Au début de la seconde guerre mondiale, la mobilisation eut lieu à Madagascar, mais faute de pouvoir être embarquées les recrues qui avaient contribué à vider les campagnes étaient venues grossir les villes. Le gouverneur Armand Annet (1941-1946), décida d’obéir au régime de Vichy. En 1942, Madagascar était envahie par les troupes britanniques, ce qui acheva de miner le prestige de la France aux yeux des Malgaches, même si le pouvoir était remis aux représentants de la France libre. Le déséquilibre démographique dû à la mobilisation conduisit l’administration à créer l’Office du Riz censé assurer l’alimentation des villes à des prix abordables. Mais tant la réquisition des récoltes que les bas prix payés ameutèrent la paysannerie. Parallèlement à ce problème qui cristallisait le mécontentement, une augmentation des prix des produits manufacturés de première nécessité, l’instauration des corvées dans les plantations de caoutchouc, et le recueil des fonds pour l’effort de guerre, créèrent un climat pré-insurrectionnel.

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À partir de 1946, avec l’avènement de la Quatrième république et la création de l’Union Française, le combat pour la restauration de l’indépendance est mené par le MDRM (Mouvement Démocratique de la Rénovation Malgache) créé le 22 février. Il est dirigé par Joseph Raseta, protestant congrégationaliste compagnon d’études de Joseph Ravoahangy, et Jacques Rabemananjara, fonctionnaire, homme de lettres, catholique ancien séminariste. Ravoahangy et Raseta avaient été les premiers députés malgaches élus l’Assemblée constituante française le 18 novembre 1945, Ravoahangy ayant battu Ravelojaona considéré alors comme le représentant du vieux parti hova, anti-français, le Parti démocrate malgache (PDM). L’optique indépendantiste des leaders du MDRM est claire, mais leur stratégie l’était tout autant : ils entendaient agir dans la légalité. Lors d’une conférence tenue au théâtre municipal de Tananarive le 5 octobre 1945, quelques semaines avant son élection à la députation française, Ravoahangy déclarait notamment :

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« La France, en tant que signataire de la Charte des Nations Unies a accepté, avec les autres nations, de mener vers l’indépendance les peuples coloniaux qui sont incapables de se gouverner eux-mêmes et de la donner immédiatement à ceux qui en sont capables. Elle s’est donc engagée à nous rendre, tôt ou tard, notre indépendance. Il est temps de la réclamer[…]nous ferons partie des Nations Unies, et nous continuerons à collaborer avec la France mais dans un cadre supérieur. Ce ne sera plus la relation de maître à esclave, mais une relation de frères. Notre amitié n’en sera que plus grande. Rappelez-vous que vouloir son indépendance ne veut pas dire être antifrançais[5]  « Conférence donnée le 5 octobre 1945 au théâtre municipal… [5] . »

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À l’instar de la reconnaissance de la République démocratique du Viêt-Nam par le gouvernement français comme « État libre » le 6 mars 1946, les nouveaux parlementaires malgaches déposaient alors une proposition de loi demandant que la loi du 6 août 1896 par laquelle Madagascar était devenue une colonie française soit abolie (art. 1) et que « Madagascar soit un État libre ayant son gouvernement, son parlement son armée, ses finances au sein de l’Union Française » (art. 2). Cette proposition ne vint jamais en discussion. Le gouvernement français ne croyait guère aux déclarations d’intention légalistes du MDRM. Il entendait, selon sa tradition séculaire, poursuivre son œuvre d’émancipation en repoussant l’idée d’indépendance qui se faisait jour partout dans le monde : le 11 avril 1946 le gouvernement abolissait le travail forcé dans les colonies et poursuivait le démantèlement du code de l’indigénat, mais cherchait résolument à limiter le pouvoir des partis indépendantistes. En mai 1946, le socialiste Marcel de Coppet, par ailleurs protestant, devenait Haut-commissaire de la République à Madagascar après avoir été gouverneur au début de la guerre de juin 1939 à juillet 1940. Il devait mettre en œuvre la stratégie du « diviser pour régner » en encourageant le développement d’un parti rival du MDRM, le PADESM (Parti des déshérités de Madagascar), après le triomphe de Raseta et Ravoahangy aux élections à la seconde Constituante, le 2 juin 1946. Le PADESM est un parti dont les pères fondateurs sont des Côtiers (Tanindrana) et des descendants d’esclaves affranchis des Merina (Mainty). L’administration prit alors prétexte du vieil antagonisme entre Merina et Côtiers pour soutenir ce nouveau parti dont le titre, les « déshérités », permet de semer la confusion. Cette création provoqua une tension politique extrême dans le pays. Alors qu’une seconde proposition de résolution de loi des députés malgaches, le 9 août 1946, demandant cette fois-ci un référendum sur la question d’un État malgache libre intégré à l’Union française était à nouveau repoussée, de Coppet prit toutes une série de mesures politiques, sécuritaires et juridiques visant à limiter ce qu’il nommait les « menées anti-françaises ».

Le déclenchement de l’insurrection de 1947 et ses conséquences humaines

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D’autres succès électoraux successifs du MDRM aux élections législatives du 10 novembre 1946, et aux assemblées provinciales, le 12 janvier 1947, pourtant découpées de manière ethnique, consacrent la victoire du MDRM. Mais une manœuvre de dernière minute du haut-commissaire tente de modifier la représentation provinciale du MDRM à l’assemblée représentative devant constituer la délégation malgache au Conseil de la République (l’actuel Sénat) qui devait compter 44 représentants des territoires d’Outre-Mer sur 315 conseillers. Cette délégation malgache devait être constituée le 30 mars 1947… la veille du jour où éclate l’insurrection de 1947. Mais, le 27 mars, trois jours avant les élections au Conseil de la République, une réunion des conseillers provinciaux MDRM de la province de Tananarive se tient en présence des députés présents à Madagascar, alors que Raseta est à Paris. Ces hommes apprennent par leurs militants qu’une révolte allait se déclencher à la veille des élections. Craignant alors « une manœuvre électorale de leurs adversaires destinée à empêcher le déroulement pacifique du scrutin du 30 mars, voire la tenue du Congrès du MDRM qui devait s’ouvrir le 6 avril », le Bureau politique du MDRM décide d’envoyer un appel au calme à toutes les sections du MDRM par un télégramme libellé comme suit :

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« Prière diffuser et afficher texte, Ordre impératif est donné à toutes sections, à tous membres MDRM garder calme et sang froid absolus devant manœuvres et provocations toutes natures destinées à susciter troubles sein population malgache et saboter politique pacifique du MDRM[6]  Cité par Jacques Tronchon, Ibidem, note 12, p. 41. [6] . »

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Le 29 mars au soir, averti des mêmes rumeurs, de Coppet adresse un télégramme à ses subordonnés :

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« Bruits ont été répandus dans certaines régions qu’une action serait entreprise contre Européens le 29 mars – Stop – S’agit rumeurs sans fondement réel que vous signale pour votre édification et dont invraisemblance n’exclut toutefois pas vigilance[7]  Ibidem, p. 40. [7] . »

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Pourtant, dans la nuit du 29 mars, des insurgés attaquent le camp militaire de Moramanga, après avoir tué les officiers français qui dormaient dans le bourg. Les soldats du camp, principalement des tirailleurs « sénégalais », que le Haut-commissaire avait reçus en renfort, surpris mais mieux armés, résistent et repoussent l’attaque. Les insurgés ne parviennent pas à s’emparer de l’armement qui leur fait défaut et se retirent au matin, en entraînant la population rurale. C’est le début d’une révolte qui va tenter de s’étendre au nord, vers Diego Suarez, à Fianarantsoa et à Tananarive, où les insurgés vont être tenus en échec alors qu’ailleurs ils remportent des succès avant d’être refoulés.

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La répression est impitoyable. Début avril, la France envoie à Madagascar un corps expéditionnaire de 18 000 hommes, essentiellement des troupes coloniales, qui sera porté à 30 000. L’armée française opère une répression aveugle : exécutions sommaires, torture, regroupements forcés, incendies de villages. Elle expérimente une nouvelle technique de guerre « psychologique » : par exemple, des suspects sont jetés vivants d’un avion afin de terroriser les villageois de leur région ; ceux-ci ne sont souvent armés que de sagaies et de couteaux, mais, en bons connaisseurs du terrain, notamment les régions de forêt, entreprennent une guérilla, attaquant et brûlant les fermes isolées, tuant des colons et des compatriotes jugés loyalistes parce que membres du PADESM, sabotant les chemins de fer.

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Je ne vais pas détailler le déroulement de cette insurrection. Elle fut relatée selon la méthode historique en 1973 par Jacques Tronchon dans son ouvrageL’insurrection malgache de 1947. Essai d’interprétation historique publiée en 1974 et qui demeure, à ce jour, une référence[8]  Il s’agit d’une thèse de doctorat, d’abord publiée… [8] . Selon la terminologie coloniale, la « pacification » aurait fait 89 000 victimes chez les Malgaches, d’après les chiffres officiels généralement retenus. Les forces coloniales perdent quant à elles 1900 hommes. On relève aussi la mort de 550 Européens, dont 350 militaires. Selon Tronchon,

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« Le chiffre véritable ne sera sans doute jamais connu. Celui de 89 000 morts avoués par l’état-major français – chiffre fondé sur la différence négative trouvée entre le nombre d’habitants du quadrilatère d’insurrection avant et après les hostilités – est sans doute assez proche de la réalité. Mais que vaut le recensement effectué en 1949 par les autorités militaires d’occupation dans un pays encore profondément bouleversé par une guerre qui vient de s’éteindre. Prétendre comme beaucoup, que le nombre de morts est bien supérieur à 100 000 est sans doute hasardeux[9]  Ibidem, p. 73. Selon d’autres historiens, ces chiffres… [9] . »

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Quant à la responsabilité du complot, les partisans de l’indépendance, les responsables du MDRM, en ont été accusés alors qu’ils ne l’ont jamais revendiquée. Dès le 31 mars 1947, ses premiers leaders sont arrêtés et leur immunité parlementaire levée. Le fameux télégramme du 27 mars demandant aux sections du MDRM de calmer le jeu est porté contre eux comme une manière déguisée d’avoir déclenché les hostilités.

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Accusés de « flagrants délits continus », leur instruction commence à l’aide de la torture sous la direction du chef de la sûreté, Marcel Baron. Leur procès s’ouvrira le 11 juillet 1948 à Tananarive pour aboutir le 4 octobre à la condamnation à mort des députés Ravohangy et Raseta, du pasteur Max Tata, de Joël Sylvain, Augustin Rakotoarison, Martin Rakotovao ; aux travaux forcés, du député Jacques Rabemananjara, de Jean-Baptiste Rabeantoandro, Jérôme Ranaivoson ; à cinq ans de travaux forcés, du conseiller de la République, Ramamonjy Raherivelo, et à 10 ans de réclusion du conseiller de la République Jules Ranaivo ; soit, en tout, trente deux condamnés, dont cinq parlementaires. Graciés en juillet 1949, les condamnés à mort et à perpétuité seront amnistiés en 1956, mais ne retrouveront la liberté que lors de l’indépendance en 1960.

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Entre temps, deux militants de la cause nationaliste accusés d’être membres du parti clandestin ultra nationaliste Jina surgi dans l’Entre deux-guerres étaient exécutés aux termes d’un procès sommaire des tribunaux militaires : le 28 avril 1948, Albert Randriamaromanana, ancien lieutenant de l’armée coloniale, accusé d’avoir conçu le plan avorté d’attaque de Tananarive, et, le 19 juillet 1948, Samuel Rakotondrabe, considéré comme le général en chef de la rébellion. La disparition de ces témoins, dont le dernier avait mis en cause les membres du MDRM, rendra plus opaque encore le procès des prétendus responsables de l’insurrection.

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Le rôle présumé de membres de partis ultra nationalistes plus anciens, la Jina et le Parti nationaliste malgache (PANAMA), va compliquer l’interprétation des événements, notamment du côté missionnaire. En effet, ces partis fonctionnent comme des sociétés secrètes et mènent leur combat à la manière d’une guerre sainte en soumettant leurs combattants à des rituels venus du tréfonds ancestral :

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« Le vocabulaire politico-religieux qui prévalait au temps du royaume de Madagascar, resurgit pendant l’insurrection, écrit Jacques Tronchon. Ce sont autant de slogans autour du caractère sacré de la patrie qui aboutissent à faire de la guerre d’indépendance, comme le disent certains documents, une guerre sainte[10]  Jacques Tronchon, op. cit., p. 159.[10] . »

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Les insurgés recourent à des mots de passe et à des signes de reconnaissance. Ils portent des talismans et respectent des interdits magiques. Leurs sorciers prétendent « changer les balles en eau » et fabriquer des potions donnant le pouvoir de « tordre les fusils de l’ennemi ». De plus, chaque conjuré prête serment sur la Bible, selon un rite au cours duquel il boit « l’eau d’or », dans laquelle on a jeté une bague et un peu de terre. Cette initiation le lie à jamais au groupe, la moindre faiblesse condamnant son âme à mort en privant son corps de sépulture. Comme les missionnaires n’ignorent pas les liens de certains insurgés qu’ils connaissent avec les croyances traditionnelles, ceux-ci vont souligner le rôle joué dans la révolte par ce qu’ils vont désigner comme une renaissance du paganisme, évidemment catastrophique et inacceptable pour eux, d’où le risque de donner à l’insurrection de 1947, une interprétation religieuse négative qui masque la légitimité politique du mouvement indépendantiste, confondue dans et par la violence des événements…

Les réactions multiples des protestants français face aux événements de 1947

Réactions du milieu missionnaire

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Dans le protestantisme français, le premier groupe d’opinion à réagir aux événements de 1947 est le monde missionnaire placé en première ligne, puisque l’insurrection a démarré dans la ville de Moramanga, située à égale distance de Tamatave et de Tananarive, au cœur d’une région de la côte est où la Société des missions évangéliques de Paris (SMEP) – nommée à Madagascar Mission Protestante Française (MPF) – est très implantée. Assez rapidement, pendant les événements, des informations confidentielles arrivent à la direction de la SMEP et aux familles des missionnaires, mais l’information publique vient plus tard, et indirectement. Les premiers bilans font état de 325 églises détruites et l’école pastorale d’Ambatomanga, fleuron de la formation des pasteurs, a été pillée et incendiée. La première mention publique des « troubles récents » paraît dans leJournal des Missions Évangéliques (Jme) de mai-juin 1947 en tête d’un article consacré au cinquantenaire de la mort à Madagascar des missionnaires Benjamin Escande et Paul Minault, le 21 mai 1897. B. Ribstein, son auteur écrit :

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« Les difficultés actuelles ravivent encore le souvenir des épreuves que notre œuvre traversa à Madagascar il y a cinquante ans. En effet, il y a un demi-siècle l’œuvre missionnaire venait d’être terriblement éprouvée […]. Les deux missionnaires français ont été assassinés par les rebelles à environ 48 km au sud de Tananarive[11]  B. Ribstein, « 21 mai 1897 – 21 mai 1947. Cinquantenaire…[11] . »

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Il conclut son article en évoquant « le sang des martyrs [qui] a été une semence de l’Église », reliant ainsi des événements situés à un demi-siècle de distance.

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Dans la livraison de juillet-août 1947 du Jme, paraissent les premiers extraits des lettres des missionnaires de Madagascar[12]  « Extrais de lettres », Jme, juillet-août 1947, p…. [12] . Notons cependant que ce premier bouquet de témoignages est précédé d’un article important du directeur de la SMEP, Émile Schloesing, intitulé : « Les conditions présentes du travail missionnaire », dans lequel il indique que, dans les circonstances actuelles qui prévalent à Madagascar, le mouvement des Églises vers l’autonomie va sans doute s’accélérer ; mais il prend soin de distinguer ce mouvement de l’incertitude politique actuelle que constitue « la marée montante du nationalisme » qui s’est bel et bien manifestée depuis la nuit du 29 au 30 mars 1947 à Madagascar[13]  Émile Schloesing, « Les conditions présentes du travail… [13] .

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Les premiers témoignages des missionnaires n’éludent pas la question politique, mais, à la demande de certains, leur point de vue sur le sujet ne paraît pas dans leJme. Aussi, dans une lettre du missionnaire Jean Vernier, du 25 avril 1947, deux paragraphes sont-ils supprimés dans le Jme : celui sur les leaders du MDRM, tout d’abord, considérés par Vernier comme « un certain parti politique [qui] semble porter une très lourde responsabilité dans l’organisation du complot ». Puis il relate l’arrestation de Ravoahangy et Rabemananjara et ajoute : « les esprits sont surexcités ; un fossé se creuse entre européens et autochtones » ; le second paragraphe supprimé concerne les autorités françaises :

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« Nous avons à la tête de Madagascar Mr de Coppet dont le sang-froid et l’impartialité imperturbable ont peut-être déjà évité le pire et pourront l’éviter encore. Il est naturellement critiqué par l’extrême-droite et l’extrême-gauche, ce qui ne l’empêche pas de continuer à marcher sur “la crête du toit”[14]  Jean Vernier, « Lettre au directeur de la SMEP », Tananarive… [14] . »

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Position analogue du missionnaire Raymond Delord d’Ambositra dans une lettre à sa famille du 5 mai 1947. Après avoir écrit que « l’événement nous a trouvés absolument incrédules », Delord ajoute « [qu’]il nous paraissait impossible que nos Malgaches pacifiques et désarmés puissent jamais tenter une révolte, [que] la sécurité dans ces forêts profondes où nous n’avons jamais porté aucune arme nous paraissait totale » ; puis il s’interroge sur la situation :

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« Le complot monté par des fous ambitieux comme le jésuite Stanislas Rabialahy, le franc-maçon Jules Ranaivo, ou le pâle luthérien Ravoahangy est manqué. Les agglomérations importantes protégées par le minimum de troupes connaissent la sécurité ».

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Après s’être livré à une interprétation du mouvement qui « sur les hauts-plateaux n’a que rarement recruté de véritables chrétiens [mais] réveillé sur la côte une puissance réaction païenne », Delord donne son avis sur le rôle des missions :

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« L’amertume de beaucoup de Français se manifeste parfois en hostilité à l’égard des missions qui ont le tort de s’intéresser aux indigènes et de croire à la sincérité de leur foi. Cette hostilité nous rapproche de la Mission catholique qui connaît la même peine que nous, bien qu’elle utilise des méthodes différentes[15]  Cette relative communion dans la peine des missions… [15] . Elle a aussi les mêmes déboires, car nous sommes loin d’être les seuls à avoir des fidèles dans le trop fameux MDRM. Le député Rabemananjara est un ancien séminariste. Cependant nos effectifs, proportionnés à la nombreuse population protestante sont plus voyants, et il est hors de doute qu’une offensive de grand style contre les missions protestantes est amorcée. Cela nous oblige à veiller. Cette grave crise va nous donner l’occasion de remettre de l’ordre dans nos Églises, et va nous obliger à poser à nouveau pour chaque chrétien le vrai fondement de la foi, débarrassé des traditions et de la culture propre à chaque peuple[16]  Raymond Delord, « Lettre à sa famille », Ambositra… [16] . »

Réaction conjointe de la Société des Missions et de la Fédération protestante de France

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Lors de sa séance du 9 juillet 1947, le Comité directeur de la SMEP décide qu’une délégation plus restreinte que celle qui était initialement prévue pour le cinquantenaire de l’arrivée des missionnaires français à Madagascar se rendra dans le pays du 15 juillet au 15 septembre[17]  Séance du Comité directeur de la SMEP du 9 juillet… [17] . Elle sera composée du pasteur Marc Boegner, président de la SMEP et de la Fédération protestante de France (FPF), et de son épouse, et du pasteur André Roux, sous-directeur de la SMEP et responsable de la formation des missionnaires. Roux qui a une bonne plume fournira régulièrement un article pour Le Christianisme au xxe siècle, hebdomadaire réformé indépendant[18]  André Roux, « Courrier de Madagascar, Le Christianisme… [18] . La pointe du propos de Roux est que la révolte a pu avoir lieu parce que l’évangélisation en profondeur des populations n’a pas atteint ses objectifs, que la mission elle-même a failli à éradiquer le paganisme qui renaît sous une forme politico-religieuse nouvelle : le nationalisme.

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« Tous [les Malgaches], écrit-il dans l’article du 28 août, n’ont sans doute pas compris au début où les menaient les dirigeants du MDRM, mais il est trop évident que, pour certains des membres de nos Églises, comme de ceux du dehors, le “racisme” malgache a été un poison redoutable. Nous avons trop vu en Europe les dégâts du racisme pour ne pas le condamner, où qu’il se manifeste, mais nous devons en même temps chercher à éclairer ceux qui ont été ainsi égarés. Le Christ seul peut être leur lumière et leur paix. »

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Dans l’article du 11 septembre il insiste encore en tirant une leçon de l’histoire de Madagascar où les traditions ancestrales des Merina dominateurs seraient entrées dans l’Église :

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« Qu’à ces éléments viennent s’ajouter une théologie “humaniste” et des aspirations nationalistes qui tendent à mettre la patrie et le “Dieu” des ancêtres à la place de l’Église universelle et du Dieu de Jésus-Christ, et les Églises courront de grands dangers, comme nous le voyons aujourd’hui. »

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Bien que partagé par les missionnaires, ce point de vue ne constitue cependant pas encore la position officielle du protestantisme français sur les événements de 1947. Elle viendra du pasteur Marc Boegner dans deux interviews, l’une au JournalRéforme, hebdomadaire plus politisé que le Christianisme au xxe siècle, le 27 septembre 1947, soit quelques jours après le retour en France de la délégation et une séance exceptionnelle du Comité directeur de la SMEP, l’autre au Figaro, le 22 octobre[19]  « Le pasteur Boegner revient de Madagascar », Réforme,… [19] . Boegner commence ses interviews en assurant le lectorat des deux journaux que le rétablissement de l’ordre est assuré mais que le problème politique et le problème moral sont loin d’être réglés. Dans Réforme, il ne se dit pas qualifié pour examiner le premier, mais, dans le Figaro, il s’exprimera plus clairement sur ce terrain. Avant d’y venir, Boegner souligne dans Réforme que, sur le plan moral, selon la parole du missionnaire Gustave Mondain, personnalité d’une grande autorité à Madagascar et retiré dans le pays, ce qui s’est passé est un « véritable effondrement ». Le complot visait rien de moins que d’assassiner tous les Européens, administrateurs, colons, missionnaires, sans parler des Malgaches de nationalité française. Même si l’entreprise a en grande partie échoué, la confiance entre Étrangers et Malgaches est brisée et il faudra beaucoup de temps pour rétablir un climat favorable. Quant aux remèdes à apporter, Boegner fait part de son grand trouble car il a constaté qu’administrateurs et colons se rejettent réciproquement la responsabilité des événements : « J’avoue avoir éprouvé une étrange stupeur en rencontrant des Blancs qui m’ont paru revenir d’un autre monde » (Le Figaro), ces derniers « donnant souvent l’impression d’ignorer qu’un monde nouveau est né dans les souffrances et les détresses de la dernière guerre » (Réforme). Boegner entre alors sur le terrain politique et se livre à un impitoyable réquisitoire contre « les erreurs funestes de l’Administration » (Réforme) pendant et juste après la seconde guerre mondiale : du recul des troupes françaises devant les Britanniques, en passant par le maintien du travail forcé malgré la charte de San Francisco et le préambule de la Constitution française, Boegner estime qu’un

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« sens inné de la justice a été froissé chez les Malgaches. L’Office du riz a exaspéré le mécontentement de la masse, et l’interdiction du travail forcé n’a pas effacé l’amertume ressentie. Le retour de France ou d’Afrique du Nord des tirailleurs malgaches démobilisés, aigris par l’existence ballotée, souvent misérable, qu’en dépit de toute promesse de rapatriement rapide, ils avaient menée plus de cinq ans en France, a été un autre facteur de troubles. Nombreux étaient ceux qui avaient vu de près le maquis et rapportaient des armes ».

(Réforme)

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C’est tout cela qui a nourri « les espérances les plus folles », selon lui, des candidats aux élections législatives successives du MDRM encouragés par « le grand souffle d’indépendance venu d’Indonésie et du monde arabe » (Réforme). Boegner conclut ce point en espérant que le procès des leaders de l’insurrection qui s’ouvre projettera une lumière complète sur les raisons assez obscures du complot et surtout permettra que les Malgaches n’aient aucun doute sur « la volonté de la France de tenir les engagements qu’elle a pris devant le monde entier ». Boegner ne précise pas lesquels dans Réforme, mais, dans Le Figaro, il cite la Charte des Nations Unies de San Francisco que « d’aucuns murmurent, je le sais, lance-t-il, qu’elle n’est, après tout, qu’un chiffon de papier comme tant d’autres ». Et il conclut : « S’étonnera-t-on qu’il m’ait apparu indispensable de déclarer que la grande majorité des Français ne sont pas d’humeur à voir la France renier sa signature, que ce soit à Madagascar ou ailleurs ? »

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Interrogé par Réforme sur une prétendue responsabilité des Missions protestantes dans la rébellion, Boegner estime qu’il s’agit d’« une pure invention en vérité » mais qu’il a voulu en avoir le cœur net. Il a reçu, écrit-il, « les assurances les plus péremptoires […] quant au loyalisme des missionnaires protestants étrangers », supposant qu’il n’est pas nécessaire de parler des missionnaires protestants français… Il ne nie pas que des catéchistes et des pasteurs relevant de plusieurs missions protestantes auraient fait partie du MDRM et participé à des réunions secrètes[20]  La délégation venue de France a été reçue par la conférence… [20] . S’ils sont coupables, Boegner pense que la justice les punira, mais il rappelle, d’une part, que, jusqu’aux lendemains des massacres, le MDRM était légal et, d’autre part, que l’un des leaders du mouvement est un ancien séminariste. Personne ne songe néanmoins à rendre les Missions catholiques responsables. Il va sans dire cependant, selon lui, que les Français de Madagascar n’ont jamais accepté que la majorité des Malgaches chrétiens soit protestante, ce qui a ravivé une campagne anti-protestante qui, pas plus qu’au temps du général Gallieni n’a, selon Boegner, des chances de réussir.

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Quant au problème qu’il juge « le plus complexe et le plus délicat » de la constitution d’une Église protestante unie, Boegner estime que tel est bien le but à atteindre. Mais « les Malgaches demandent davantage, écrit-il ; ils veulent une Église protestante malgache, dont les missionnaires ne soient plus, pour un temps plus ou moins long, que les conseillers ecclésiastiques et scolaires ». Boegner estime ce désir légitime, mais pose deux conditions à sa satisfaction qui le ramènent à la question politique : la première est qu’en matière ecclésiastique comme en matière d’indépendance administrative et politique les Malgaches « respectent les lois élémentaires de la vie et ne cèdent pas à la tentation de brûler les étapes ». La seconde, devenue un leitmotiv, est que « les Malgaches ne mélangent pas des aspirations nationales, voire nationalistes, à une légitime “ambition spirituelle” ». « Chez certains d’entre eux, ajoute Boegner, une tendance à voir dans le christianisme l’accomplissement d’un sentiment religieux ancestral est aisément discernable. Et si l’on veut qu’il y ait un jour, comme il se doit, une véritable Église de Jésus-Christ à Madagascar, il convient d’aider les chrétiens malgaches d’aujourd’hui à éviter le risque redoutable d’une Église qui soit un moyen pour le peuple d’atteindre à ses fins nationales. »

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Une dernière question de Réforme lui suggère nettement qu’« une infiltration païenne serait semblable à celle dont les Églises européennes ont tant souffert », et Boegner de confirmer, à la suite de Roux, que telle est bien sa crainte : à savoir que devant « les retours agressifs du vieux paganisme malgache qui a prouvé à l’occasion de la rébellion qu’il possède encore une force singulière […] les communautés chrétiennes ne soient pas toujours en état de tenir bon ». Les Églises doivent donc renforcer leur organisation ecclésiastique et entreprendre un labeur théologique qui les mette en mesure, en face de toutes les tentations païennes de confesser leur foi.

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Tels seront ses derniers mots à Réforme repris dans Le Figaro sous forme d’une confiance renouvelée en la capacité des missionnaires « de donner aux peuples de Madagascar, en les conduisant à la source de la foi chrétienne, l’éducation morale qui, seule, fera de l’instruction dont ils ont soif un moyen efficace de les préparer pour le jour où ils assumeront la responsabilité de leur destin ».

Le point de vue des chrétiens sociaux et pacifistes de France

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Hormis le mouvement missionnaire et la Fédération protestante de France, deux autres mouvements protestants, le Mouvement international de la réconciliation (MIR) et le Mouvement du christianisme social (MCS) se sont exprimés sur la question malgache dans le numéro de mai juin 1947 des Cahiers de la réconciliationet de celui d’octobre-novembre 1947 de la revue Christianisme social. Plus politisés que le mouvement missionnaire, ces deux mouvements développent dès l’Après-Guerre des thèses anticolonialistes. D’entrée de jeu, dans son article « Madagascar et nous », Henri Roser, secrétaire général du MIR, estime que l’information sur les événements dont disposent les Français « est soumise aux passions, sinon aux partis-pris et aux propagandes ». Bien informé, il énumère les nombreuses questions qui heurtent sa conscience au vu de la manière arbitraire dont le prétendu complot a été monté, du caractère expéditif de la répression, de l’atmosphère indigne des débats parlementaires. Puis il reprend l’histoire des rapports entre la France et Madagascar et conclut :

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« On saisit là sur le vif l’exercice du “droit du plus fort” qui caractérise la grande période de conquête coloniale. Y a-t-il des hommes parmi ceux-là mêmes que la violation du droit pur ne tourmente pas outre mesure, pour croire que les temps n’aient pas changé et ne point voir que la sagesse la plus élémentaire conseille aujourd’hui de reconnaître les services rendus par la voie de la justice et, si l’on veut, de la générosité, seules capables, en rendant l’indépendance, de maintenir Madagascar dans l’Union Française[21]  Henri Roser, « Madagascar et nous », Cahiers de la… [21]  ? »

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Quant à Jacques Martin, secrétaire général du MCS, il écrit dans son article « Madagascar, terre de souffrance et d’espoir » :

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« Nous étions habitués aux clichés coutumiers, nous reposant sur les dires de nos missionnaires sur le christianisme civilisateur […]. Brusquement la révolte sanglante déchire le voile épais de nos ignorances. Notre pratique de la colonisation s’effondre. L’ère de la colonisation est bien close[22]  Jacques Martin, « Madagascar. Terre de souffrances… [22] . »

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Martin se livre alors à une déconstruction systématique du rôle civilisateur de la colonisation en montrant que les injustices étant nombreuses à Madagascar, la révolte était prévisible car

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« à quelques exceptions près, règne une ignorance totale de la mentalité indigène. Peu ou point d’administrateurs connaissent la langue du pays. Trop d’administration subalterne, et l’indigène évolué est écarté des fonctions de responsables. Nos méthodes politiques sont donc en cause[23]  Ibidem, p. 685-686. [23] . »

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Martin dénonce la torture systématique pendant les interrogatoires, révélée par l’avocat sénégalais des insurgés, Lamin Gueye, et met en cause la thèse officielle de l’accusation des leaders du MDRM, reprenant celle des accusés d’avoir été débordés par des éléments plus radicaux qu’eux. Concernant le rôle de l’Église et des missions et l’explosion du paganisme dans la révolte, Martin cite la lettre d’un Malgache resté anonyme qui considère que Marc Boegner avait été « le premier Français capable de dire ce qu’est la mission de la France. C’est aussi le premier qui osa dire des vérités dures et franches en face des Français et des Malgaches. Il a montré le vrai visage de la France ». Mais si, selon Martin,

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« cette guerre a pris l’allure d’une guerre sainte, peut-être faut-il expliquer ainsi la destruction des temples représentant la civilisation européenne. Mais il ne faut pas que ces manifestations de sorcellerie nous fassent oublier que le mouvement d’indépendance comprend des intellectuels et des civilisés. Il y a un mouvement de renaissance malgache profond et sérieux[24]  Ibidem, p. 687. [24] . »

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À la question d’un autre Malgache qui s’étonne que bon nombre de « Français compréhensifs » « malgré cela ne peuvent rien changer des injustices coloniales », il répond :

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« Il faudrait que nous cessions de considérer le problème colonial comme un des à côtés du problème français. Ou alors les événements, où il faut voir l’action de Dieu, se chargeront de nous les imposer […]. Il dépend de nous que le problème malgache soit bien ou mal posé. Les “droits de conquête” sont du passé. Il ne faut pas que l’Union Française soit le dernier recours de notre impérialisme qui se déguise. C’est ainsi qu’elle apparaît à bien des peuples de couleur. C’est pourquoi ils demeurent sceptiques et méfiants, et répondent à notre nationalisme par leur jeune nationalisme. Nous n’avons nul droit de leur en faire reproche si nous ne savons pas nous dégager de nos particularismes et de nos intérêts[25]  Ibidem, p. 690. [25] . »

Le point de vue d’un administrateur militaire protestant français

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La revue de culture théologique protestante Foi et Vie et Réforme ont pris le parti de donner la parole à un laïc protestant français haut-placé dans les affaires de la France à Madagascar, Jean Brice de Bary, directeur du cabinet militaire de Pierre de Chevigné, nommé Haut-commissaire en 1948. Dans ses articles signés Jean Brice, il tente d’établir les responsabilités des divers acteurs des événements de 1947, les Missions européennes et les Églises malgaches, le gouvernement français et les colons, les nationalistes malgaches. Concernant ces derniers, il estime que « La France avait fait de ces hommes ce qu’ils sont » et qu’ils étaient sur le point d’atteindre le but qu’ils s’étaient donné : l’indépendance de leur pays. Alors pourquoi se sont-ils transformés en rebelles ? Parce que, selon Brice, le vrai problème de Madagascar est « l’absence de gouvernement de la France depuis Gallieni et Lyautey jusqu’à ce jour », qui s’est traduit par un « déséquilibre entre le degré d’évolution politique atteint par une élite et l’équipement de l’île »[26]  Jean Brice, « Madagascar – La question coloniale. Responsabilités… [26] . Cette situation privilégiée des élites, les Malgaches le doivent aux Missions tant catholiques que protestantes, tant françaises qu’« étrangères », même si Brice, bon connaisseur de l’histoire et du terrain malgache, est en mesure de préciser la place spécifique de chacune d’elle dans l’interdépendance entre missions et pouvoirs politiques. Sa conclusion, qui se veut à distance des positions officielles de la FPF et des critiques des chrétiens sociaux et pacifistes, est un appel à la clairvoyance prophétique de l’Église qu’il voit comme « un interlocuteur utile, même dans notre État moderne effacé derrière des féodalités ou dilué dans une administration ». Pour ce faire

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« je ne demande pas à l’Église de féliciter l’État pour n’avoir fait que son devoir en l’occurrence, écrit-il. Mais je la supplie aussi de ne pas se limiter à des remontrances. Qu’elle ne se contente pas d’élever autour de ceux qui ont la charge du gouvernement Outre-mer des barrières, mais qu’elle leur rappelle toujours le but, qu’elle leur indique la voie[27]  Jean Brice, « Responsabilité du protestantisme français… [27] . »

Conclusion… épilogue d’un procès qui divise aussi les protestants français

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Comme on pouvait s’y attendre l’opinion protestante française sur l’insurrection malgache de 1947 n’est pas homogène, reflétant les idéaux politiques et religieux différents mais également des positionnements institutionnels guère compatibles : il est évident que la SMEP venue à Madagascar au moment de sa prise de possession par la France, avec le désir de soutenir des Églises protestantes du pays et les conduire à leur autonomie ne pouvait pas tenir le même discours que le gouvernement colonial français, ni le même que celui des mouvements associatifs tels que christianisme social ou le pacifisme, ou, comme on va le voir encore à propos du procès dit « des parlementaires malgaches », que celui de la Fédération française des associations chrétiennes d’étudiants (FFACE).

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Réforme consacrera à ce procès (32 accusés dont 5 parlementaires) plusieurs articles dont le verdict, rendu par la Cour criminelle de Madagascar, tombait le 4 octobre 1948. Albert Finet, le directeur en donne un compte rendu dans l’édition du 9 octobre 1948, sous le titre « Le procès malgache est-il une affaire Dreyfus ? ». Selon lui, ce procès aura été marqué par des dénis de justice depuis l’instruction de 1947. Après une énumération froide de ces faits, Finet croit encore pouvoir saluer la haute conscience de Maître Laget, président de la Cour criminelle de Tananarive, qui a refait l’instruction. Finet espère cependant ne pas s’être trompé en assurant son lectorat de l’impartialité et la sérénité de la Cour[28]  Albert Finet, « Le procès malgache est-il une affaire… [28] .

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Cet article suscite une réaction du pasteur André Dumas alors secrétaire général de la FFACE :

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« Rien à dire, écrit-il dans Le Semeur, sur la volonté d’objectivité [de cet article], mais justement dans une situation où existe tant d’obscurité, je crains que cette objectivité ne soit un trompe l’œil et que soit manqué le problème humain qui est derrière[29]  André Dumas, « Lettre sur le procès de Tananarive »,… [29] . »

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Après avoir à son tour refait le procès et dénoncé les éléments à charge exclusive des dirigeants du MDRM et qui disculpent tant les éléments extrémistes que le gouvernement français, Dumas reproche à Réforme de ne pas donner la parole à des Malgaches et de taire les « divisions indéniables » des protestants sur le sujet. Aussi retrouve-t-on sa signature aux côtés de celles de plusieurs personnalités protestantes du christianisme social comme Élie Gounelle, André Philip, RaoulCrespin, Maurice Voge, et du mouvement pacifiste international de la réconciliation comme Henri Roser et Daniel Parker ou indépendantes comme Jacques Ellul et Paul Ricœur, pour demander que

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« Dans l’intérêt de la justice et de l’avenir de l’Union française […] le procès des parlementaires malgaches soit repris dans la métropole, en attendant sursis à l’exécution de la sentence de mort prononcée contre certains d’entre eux[30]  Jacques Martin, « L’affaire malgache et notre responsabilité… [30] . »

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En fait le procès ne sera ni repris ni transféré en métropole, un troisième recours en cassation ayant été rejeté le 7 juillet 1949. Restait alors le droit de grâce du président de la république et une hypothétique révision du procès. Reprenant le sujet, pour tenter de conjurer à la fois « la commune désaffection des Français – notamment des protestants – vis-à-vis d’actes, fussent-ils des crimes commis aux antipodes » et « le tintamarre mené autour de l’affaire de Madagascar [qui] en a défiguré le visage », Albert Finet écrit le 16 juillet 1949 dans Réforme qu’« il faut parler de tout cela avec sérieux car six vies humaines sont en jeu »[31]  Albert Finet, « Le procès de Tananarive. L’avenir de… [31] .

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Le recours en grâce des six condamnés à mort fut admis par le président de la république le 15 juillet 1949 et leur peine commuée en réclusion à perpétuité, sentence elle-même amnistiée par la loi du 27 mars 1956. Cet épilogue, qui fait figure de non-lieu, ne laisse-t-il pas entendre que les responsables du MDRM n’ont finalement pas été tenus pour responsables de l’insurrection elle-même et de ses conséquences dramatiques ? Hypothèse qui permettrait d’ailleurs d’expliquer pourquoi, contrairement à d’autres faits analogues dans d’autres régions du monde, ceux de Madagascar n’ont jamais été revendiqués par le MDRM lui-même.

Notes…

Résumé

Français

Survenant au lendemain de la seconde guerre mondiale, dans un pays colonisé par la France depuis un demi-siècle, l’insurrection malgache de 1947 est exemplaire d’un mouvement autochtone inspiré d’idées politiques indépendantistes mûries dans l’entre-deux-guerres, religieuses, autonomistes, puisées dans le protestantisme présent à Madagascar depuis cent trente ans et dans la religion traditionnelle malgache. Accusés d’être les instigateurs de cette insurrection qui provoque la mort de près de trente mille personnes (probablement), les leaders du Mouvement Démocratique de la Rénovation Malgache (Mdrm) dont certains sont députés de l’Assemblée constituante française, sont condamnés à mort ou aux travaux forcés avant d’être graciés en 1949 et amnistiés en 1956. Les responsabilités du déclenchement de l’insurrection, de son déroulement et de sa « pacification » font encore l’objet de discussions entre historiens. Cet article tente de cerner, d’une part, les rôles respectifs des leaders politiques et religieux malgaches, des missionnaires français, des responsables de la Société des missions évangéliques de Paris et de la Fédération protestante de France. Il présente d’autre part, les interprétations de ces événements dramatiques par des intellectuels protestants français à travers la presse et les revues.

English

The Madagascan uprising of 1947 : the involvement of Protestant missionaries and Protestant opinionThe 1947 Madagascan uprising just after the end of World War Two in a country which had been a French colony for half a century, had its roots in an independence movement that arose from several sources. The desire for political independence had matured in the inter-war years, but there was also a movement towards religious autonomy, resulting from 130 years of Protestant presence, as well as an influence from traditional Madagascan religions. The leaders of the MDRM (Mouvement Démocratique de la Rénovation Malgache), accused of instigating the uprising in which an estimated 30,000 victims lost their lives, were sentenced to death or hard labour before being reprieved (1949) and pardoned (1956). Historians still argue over who was responsible for starting and leading the uprising and who was behind the restoration of ‘law and order’. This article deals with the roles of the various Madagascan political and religious leaders, French missionaries, the leaders of the Paris-based “Sociétés des Mission Évangéliques” and the “Fédération protestante de France”. It also shows how the dramatic course of events was interpreted by French protestant intellectuals in the daily press and journals.

MANAKARA 1947

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