Sakay 1950-1978. Dossier sur l’histoire douloureuse des agriculteurs réunionnais installés à Madagascar (Zinfos 974).

Madagascar / Réunion: Le trop vieux traumatisme péi de la Sakay

L’histoire de la Sakay ne manque pas de piment. Au lendemain de l’indépendance de Madagascar, près de 160 familles réunionnaises seront contraintes d’abandonner les terres malgaches qu’elles exploitaient dans la région de la Sakay depuis le début des années 50. Traumatisante, cette période continue, 40 ans plus tard, à hanter la Réunion. Et pourtant, l’idée de faire de Madagascar  » le grenier de l’Océan Indien » est toujours d’actualité. Sommes-nous prêts à tourner la page ?

La Sakay. En malgache, cela signifie  » piment « . Plus de 40 ans après, ce nom traumatise encore à la Réunion. Il évoque cette période douloureuse à l’issue de laquelle des familles d’agriculteurs réunionnais se firent expulser, sans ménagement, de Madagascar. Une vingtaine d’années plus tôt, ceux qui sont seront, plus tard,  parfois, qualifiés de « Pieds-noirs de l’Océan Indien », avaient entrepris de coloniser une région située sur les bords de la rivière Sakay.

Exploiter les grands espaces agricoles qu’offrait la Grande île.

C’est à l’initiative du député-maire de Saint-Joseph, Raphaël Babet, qu’une quinzaine de familles réunionnaises immigreront à Madagascar au début des années 1950. L’objectif était simple, il s’agissait d’exploiter les grands espaces agricoles qu’offrait la Grande île. L’entreprise prospéra rapidement. Pour accueillir de nouvelles familles de colons, une véritable ville fut érigée. Comme un clin d’œil au politicien réunionnais qui avait initié ce projet, elle allait être dénommée « Babetville « .

Le bureau de poste de Babetville

Le bureau de poste de Babetville
L’âge d’Or de la Sakay

Plus de deux cents familles d’immigrés seront installées dans cette région à la fin des années 1960. Babetville regroupait alors plusieurs milliers de personnes en comptabilisant les nombreux ouvriers agricoles malgaches qui travaillaient sur les exploitations. Soutenu à la fois par le département de la Réunion et par l’état, et financé par le FIDOM, le Fonds d’investissement pour l’Outre-mer, c’est la Société Professionnelle et Agricole de la Sakay (SPAS) qui allait prendre les rênes de l’entreprise coloniale dès 1965.

Florissante, la Société deviendra notamment l’une des plus grandes porcheries du monde. Maternité, cinéma, écoles, hôtels, Babetville disposait aussi d’infrastructures agricoles modernes et participait à la formation professionnelle des jeunes réunionnais. C’était l’âge d’Or de la Sakay, qualifiée par certains, à tort ou a raison, de véritable « Eldorado ».


Babetville

Babetville
« Les Pieds-noirs de l’Océan Indien » 

La fin de l’aventure restera comme l’un des plus grands traumatismes qu’ait connu la Réunion dans l’histoire qu’elle partage avec Madagascar. En 1972, une révolte prend racine dans la Grande Ile. Avec l’active complicité de Didier Ratsiraka, qui prendra alors le pouvoir, la population basculera doucement mais indubitablement vers un nationalisme exacerbé. Le sentiment anti-vasah , la convoitise ou l’avide opportunité de faire main-basse sur les nouvelles richesses de la Sakay, auront suffit à bouter les colons hors de Madagascar.  Abandonnant tout sur place, les derniers résistants quitteront l’île en 1978 et connaîtront des fortunes diverses. On évoquera plus tard un certain nombre de suicides chez ceux qui avaient refusé leur destin. Certains rentreront à la Réunion, ruinés et sans beaucoup d’avenir. D’autres seront contraints à l’exile en métropole ou en Guyane et seront à l’origine de cette qualification de « Pieds-noirs de l’Océan Indien ».

La RN1 (Itasy)

La RN1 (Itasy)
« Les larmes de la rivière Piment »

L’histoire a été portée à l’écran dans « Les larmes de la rivière Piment » . Le film dévoile les conditions de ce « dernier baroud colonial français à Madagascar ». L’indépendance malgache aura finalement eu raison de ce grand complexe agro-industriel. La débâcle est d’autant plus grande que la population locale, qui s’était rebellée pour qu’on « leur rende leur terre », ne profitera quasiment pas des installations agricoles qu’offrait la Sakay. A Madagascar, nous avons recueilli le témoignage, accompagné de quelques photos récentes, d’un ingénieur agronome qui a visité les installations pour en faire un inventaire. En résumé, il n’en reste pas grand-chose. Les projets qui se sont succédé pour exploiter cette région ne sont jamais parvenus à relancer l’entreprise telle qu’elle existait à la fin des années 1970.

Aujourd’hui, les surfaces agricoles sont squattées et les installations sont tellement délabrées qu’il faudrait presque repartir à zéro. Et cela, sans présager de la qualité des sols qui avaient bénéficié à l’époque d’une attention particulière.

Madagascar / Réunion: Le trop vieux traumatisme péi de la Sakay
Madagascar : Le grenier de l’Océan Indien…

Cet échec, c’est en partie celui de la politique étrangère de la France d’après-guerre. Les agriculteurs créoles en seront les principales victimes. On mesure facilement leur désarroi, le ressentiment, l’amertume qu’ils ont éprouvé en affrontant toutes ces épreuves. L’idée de Raphael Babet n’était pourtant  pas saugrenue : faire de Madagascar le « grenier de l’Océan Indien ». Aujourd’hui encore, les plus hautes autorités consulaires françaises de Madagascar, avec le vraisemblable consentement du Quai d’Orsay, ambitionnent que Madagascar devienne cette grande zone agricole destinée à être le  » grenier de l’Océan Indien « . La formule a été textuellement employée par les autorités consulaires françaises à Madagascar.

Utopie ou réalité ? Quoi qu’il en soit, les projets réunionnais à Madagascar devront dorénavant coexister avec le pénible souvenir de ceux qui ont souffert après avoir eu l’espoir qu’une terre promise leur ouvrirait les portes du rêve malgache. Les Réunionnais sont devenus méfiants envers la Grande-Ile. La Sakay demeure fortement ancrée dans l’inconscient collectif péi, plus particulièrement dans l’univers agricole qui porte un regard sévère sur les produits provenant de la Grande Ile.

Avec 90 % des terres arables de l’Océan Indien, Madagascar est pourtant un acteur incontournable pour l’ensemble du secteur agro-alimentaire réunionnais. Il faut donc tourner la page de la Sakay et croire que la coopération régionale triomphera là où la colonisation a toujours lamentablement échouée.

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