1947. Rano Rano,témoignages des derniers survivants par Jean-Luc Raharimanana. Le train de Moramanga.

Vidéo Madagascar, 1947 une révolte anticoloniale

 Rano Rano.

http://youtu.be/bskUkjlm4bs

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Pluies d’émotions et de révélations aux Bambous, St Benoît La Réunion. Témoignages des rescapés. Jean-Luc Raharimanana

15/09/2014 – Rano Rano : pluies d’émotions et de révélations aux Bambous

C’est dans un théâtre Les Bambous bien rempli que s’est déroulée la deuxième représentation de Rano rano. Un spectacle riche en émotions et en révélations. Celles des rescapés et témoins des crimes de guerre commis durant la colonisation à Madagascar en 1947, racontées par l’écrivain Jean-Luc Raharimanana.

Contrairement à la première, pas de standing ovation à la fin du spectacle, vendredi soir à Saint-Benoît. Certes, nous, spectateurs, éprouvions une terrible envie de rendre hommage au travail formidable fourni par les artistes : les textes poignants de Jean-Luc Raharimanana ; les riffs et envolées « guitartistiques » de Tao Ravao ; les prouesses du vidéaste Yann Marquis sublimant les chef-d’œuvre de Pierrot Men.

On aurait voulu les montrer qu’on a fortement apprécié ce spectacle, peu conventionnel, on a applaudi pendant de longues minutes… Mais on était restés cloitrés dans nos fauteuils. Simplement, parce qu’on était assommé, secoué, bouleversé, submergé d’émotions après avoir entendu les voix des Insurgés.

Les spectateurs, notamment, ceux d’origine malgache, nombreux dans la salle, étaient sous le choc d’apprendre à quel point le sang considéré comme impur de leurs pères, a abondamment abreuvé les sillons de leur propre terre. Maintenant, on sait que les pires atrocités commises en Europe durant la Seconde Guerre mondiale ont été « copiées-collées » dans la Grande-Île, deux ans seulement après la fin de celle-ci.

1947 ne se limite pas à l’histoire des wagons de Moramanga, remplis d’hommes et de femmes, arrosés par les tirs de mitraillettes. Ou encore à la triste fin des chefs rebelles jetés dans le vide depuis un avion en plein vol pour décourager les combattants au sol. Un demi-siècle plus tard (la collecte de témoignages a démarré en 2008), les langues des survivants se sont déliées, au crépuscule de leur vie, pour confier à Raharimanana que des familles entières ont été brûlées dans leur case ; que des villageois ont été transportés sur un bateau pour être fusillés et jetés dans la mer ; que les survivants, entassés les uns sur les autres, ont subi les pires humiliations ; que deux ans après 1947 on n’a pas fini d’enterrer des cadavres qui pourrissaient au soleil…

On comprend aisément que face à de tels crimes, orchestrés par le pouvoir colonial dans les quatre coins de l’île, il était inconcevable pour les Malgaches de rester sous domination française.

Et l’on apprend que Rano Rano n’était pas uniquement une formule magique destinée à transformer les balles de l’ennemi en eau. Des rites sacrés ont été organisés dans un lac avant chaque combat. Une sorte de dernière communion avec la Terre avant d’affronter la mort avec force et courage.

Les héros de 1947 ont offert leur vie en sacrifice pour ouvrir la voie vers la Liberté et la dignité.

Tues pendant trop longtemps, et ne figurant dans aucun manuel scolaire, leurs voix ont été enfin entendues et pourront être transmises. En tout cas, on ne sort pas indemne de Rano Rano. On en est forcément éclaboussé.

Pana Reeve

 

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Jean-Luc Raharimanana

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Rano Rano.

 

Madagascar, 1947 : rano, rano est la formule que scandaient les insurgés en allant au combat ; rano, rano, pour transformer les balles de l’ennemi en eau…
Considérée comme un des signes avant-coureurs de la décolonisation en Afrique francophone, l’insurrection malgache de 1947 dura un an. Le soulèvement contre les colons français, réprimé très violemment, entraînant des dizaines de milliers de morts, a été largement occulté en France et l’est aussi, à Madagascar. « Les insurgés, dans le scandale de la répression, dans le refus profond d’avoir vu et vécu cette déchéance, corruption du corps par torture et massacre, ont préféré se taire, la voix trop figée dans la clameur du refus ».

Plus de soixante ans après l’insurrection de 1947, l’écrivain Raharimanana redit les voix qui se sont perdues. Le musicien Tao Ravao reprend les clameurs et les sons du refus et de la dignité. Le photographe Pierrot Men fait ressurgir les regards oubliés. En écho à la magnifique exposition Portraits d’insurgés que le festival des Francophonies en Limousin a présentée il y a deux ans, Raharimanana, Tao Ravao et Pierrot Men ont rassemblé leurs énergies et leurs arts respectifs pour créer cette pièce. A partir de témoignages qu’ils ont recueillis depuis 2008, les trois artistes malgaches se font passeurs de la mémoire d’une terre qui n’a jamais voulu oublier la dignité de ses rebelles.

 https://www.youtube.com/watch?v=HAKpJ0xKGDE

 

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Raharimanana, Pierrot Men : Portraits d’insurgés, Madagascar 1947

Lors du passage de Jean-Luc Raharimanana à Afriqua Paris il y a un an, nous avions eu l’occasion d’écouter cet homme très discret, de le voir défendre le roman du jeune Serge Amisi, d’échanger avec le romancier et poète malgache, et de personnellement me faire dédicacer Portraits d’insurgés – Madagascar 1947.

Ce fut une rencontre en petit comité, une quinzaine de personnes si je me souviens bien. Une des plus belles rencontres d’Afriqua Paris de mon point de vue.

Dans ce livre magnifiquement illustré par les photos de rescapés de la répression française qui suivit l’insurrection nationaliste de Madagascar en 1947, Raharimanana donne la parole, souvent pour la première fois aux survivants des massacres de l’armée coloniale française appuyée par ses troupes sénégalaises. Ce photo-documentaire fait suite au 60ème anniversaire de ce violent retour de bâton que subirent les insurgés dont la plupart,  octogénaires, en ont un souvenir frais et douloureux. Une occasion pour l’homme de lettres d’interroger la barbarie des méthodes utilisées pour réprimer et assujettir les renégats aux yeux de la métropole. Une occasion pour ironiquement s’ébahir sur les aspects positifs de la colonisation à Madagascar.
Aspect positif de la colonisation, persiste-ton à dire aujourd’hui, affirmer ainsi qu’il était salutaire de procéder à des massacres à grande échelle pour apporte le bien.
La France honore ses grands conquérants. Place Joffre. Place Faidherbe. Rue du Général Cavaignac. Pour Madagascar, ce fut Gallieni. Voici une de ses instructions pour la pacification de l’île : Toute agglomération d’individus, race, peuple, tribu ou famille, représente une somme d’intérêts communs ou opposés. S’il y a des moeurs et de coutumes à respecter, il y aussi des haines et des rivalités qu’il faut savoir démêler et utiliser à notre profit, en les opposant les unes aux autres, en nous appuyant sur les unes pour mieux vaincre les autres. […] On appela cela la politique des races, diviser pour mieux régner, une division toujours source de problèmes actuels de l’île, de l’île comme de bien d’autres anciennes colonies.
Etrange ainsi d’arpenter les rue de Paris et de croiser la mémoire de mes assassins, absurde…Mots de Raharimanana

Les témoignages  sont relativement courts. Ces personnes âgées n’ont pas de temps pour de vains discours. Il souligne leur étonnement face à l’entreprise du jeune malgache. D’autres n’ont pas revu de blancs depuis cette terrible épreuve et le font remarquer à Pierrot Men.

De manière synthétique, ils racontent l’inimaginable. C’est d’autant plus étourdissant que l’on sort à peine de la seconde guerre mondiale et de ses camps de concentration. Vu sa teneur, ce livre n’est pas destinée à connaitre un succès en France. Mais, il faut espérer que ces voix des anciens qui disparaissent un à un seront relayées par une large diffusion auprès de la population malgache. Car le second crime serait d’oublier.

Il faut souligner le travail magnifique de photographie de Pierrot Men qui a choisi le noir et blanc comme teinte. Sûrement à cause du caractère macabre de toutes ses révélations. Sûrement pour réduire une distance chronologique. Peut-être tout simplement parce que l’ambiance qu’il aime accorder à ses photographies. En tout cas le rendu de ces hommes et femmes restés dignes donne une dimension particulière à ce livre.

Raharimanana, Pierrot Men – Portraits d’insurgés, Madagascar 1947

Editions Vents d’ailleurs, 1ère parution en 2011.

Source.

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« Madagascar 1947 » : censure d’Etat pour une pièce de théâtre

47 vous-dit-elle quelque chose ? 29 mars 1947. Une date. Une simple date. De printemps. De massacre. L’histoire de France n’a-t-elle pas basculé ce jour-là sous les assauts de quelques indigènes armés de sagaie, de lance et de flamme ? Peut-on le dire ? Que l’histoire de France, la grande histoire de France, s’est infléchie sous les coups de quelques sauvages croyant fort à la puissance de leurs amulettes et talismans ?

La France eut-elle à partir de ce jour-là les mêmes rapports, les mêmes liens avec ses colonies ? N’a-t-elle pas choisi désormais la répression et l’abandon de ses idéaux nés de la Révolution de 1789 ? Tous les hommes naissent libres et égaux en droits… L’Indochine suivra très vite, l’Algérie, le Cameroun…

Faisant suite aux promesses d’après-guerre d’accorder liberté aux colonies, faisant suite aux espoirs nés de la victoire contre le fascisme et le nazisme, Madagascar ou toute autre colonie ne pouvait-elle pas espérer vivre enfin hors domination, hors indigénat et humiliation perpétuelle ? Ce pays pouvait-il dépasser son statut de dominé, sortir de cette situation étrange d’infériorité accolée à sa « race » ? Pouvait-il mener sa propre histoire ? Les colonies ne pouvaient-ils plus faire confiance à la parole de la France ? Celle des Lumières, superbe promesse d’humanisme ?

Las, la France d’alors, 1946, choisit de maquiller les promesses et refusa toute idée d’indépendance. Rejetant l’idée d’autonomie dans l’union française proposée par l’Etat français, les Malgaches se soulevèrent, choisirent d’être rebelles. La politique a perdu, les armes ont parlé.

1947 ou cette arrogance, ce désir de ne pas lâcher sa proie -main d’œuvre, marchés et ressources des colonies… 1947 ou ce refus de reconnaître l’humanité pleine de l’Autre, cette soif d’exploitation prenant le pas sur toute autre considération… Le 29 mars 1947, à Moramanga, les rebelles malgaches se lancèrent dans un assaut sans espoir.

Si la première nuit fut de victoire, les suivantes furent de cauchemar. Des massacres et des exactions en nombre, des fusillades sans fin et des exécutions sommaires. Des « enquêtes ». Des « questions ». Des dizaines de milliers de morts civils, de faim, de maladie. Des milliers de réfugiés en fuite devant la guerre, guerre coloniale. L’expérimentation de tout ce qui allait suivre en Algérie. En tout : l’impossibilité de chiffrer les morts, tant on a tué… 89000 morts selon l’armée française en 1949. 11000 morts, chiffre officiel et risible un an plus tard.

Les années suivantes furent de négation. Les années suivantes furent de silence. On brûla des archives. On classa des archives. On ferma des archives. On ne jugeât point. Sauf les Malgaches, coupables pour avoir refusé l’injustice du colonialisme.

A l’indépendance, promesse toujours d’une vie commune, dans une humanité partagée, dans un élan démocratique respectueux de chacun, dans des rêves de progrès universel. On appela cela coopération. Mutisme et complicité. Dictature. Corruption. Silence toujours. L’oubli a succédé. Les générations furent autant de couches de linceuls naturelles. C’est ce qu’on a cru.

La parole insoumise

Silence pèse sur la mémoire. Les langues se délient. Des hommes et des femmes voudront comprendre. Dans ce désir, réel cette fois-ci, de vivre ensemble. Des hommes et des femmes, au-delà des frontières de l’histoire et des rapports de force, voudront savoir. Pourquoi en 47, deux ans après le carnage, deux ans après le « plus jamais ça », pourquoi à Madagascar s’est perpétré l’un des plus grands massacres coloniaux ? Un massacre commis par les vainqueurs du nazisme ? Par ceux qui ont vu de près les horreurs de la guerre ?

C’est ce silence qu’explore le spectacle « 47 », créé en septembre 2008 au Centre culturel français d’Antananarivo, de concert avec Thierry Bedard, metteur en scène, de concert avec Sylvian Tilahimena et Romain Lagarde, comédiens malgache et français. Une histoire commune. Violente. Sensible. Un théâtre qui nous ramène dans ce désir de vivre ensemble, de comprendre ce qui a déchiré, les corps malmenés et torturés, les paroles étouffés et les non-dits qui corrompent les âmes. Pour un langage du présent, un langage partagé. Enfin. (voir un extrait en cliquant sur la vidéo.)

47 Raharimanana

Mais ainsi en a décidé le « bureau politique » de la DGCID1 [direction générale de la coopération internationale et du développement du ministère français des Affaires étrangères, ndlr]. Coopération et développement ? Silence sur « 47 ». Censure sur le spectacle. Interdiction d’emmener cette parole dans les centres culturels africains et alliances françaises. Etouffer les mémoires pour perpétuer quelle tradition ? Quelle domination ? La France grande et rayonnante ? Mère du progrès et de la civilisation ?

Ainsi, le spectacle ne peut tourner dans ces centres culturels vitrines de la France et de sa capacité de dialoguer avec le monde, vitrines de sa culture, vitrines des cultures. Une vitrine, selon la DGCID, ne saurait comporter la moindre trace de salissure -ces pages sombres de l’histoire coloniale…

Un puits de vérité sans fonds

Il est vrai qu’accorder vitrine à l’histoire coloniale française, c’est plonger dans un puits de vérité vertigineux, c’est plonger dans une saleté sans mesure et inavouable. La mission des centres culturels serait-elle politique, idéologique, partisane ? La culture a-t-elle réellement sa place quand s’exprime une certaine tendance politique du ministère des Affaires Étrangères qui a droit de veto sur la programmation des centres en question ? « Bureau politique » de la DGCID ? Quel est ce bureau qui n’apparait dans aucun organigramme officiel ?

Et dans cette affaire, le devoir de réserve imposé à ces responsables culturels ne vire-t-il pas à l’obligation de collaborer à une politique discriminatoire, un déni de l’histoire des colonies, un déni de l’histoire de France ?

Alors que la politique africaine de la France est déjà un désastre, obligerait-on les hommes et femmes de cultures français à trahir leurs éthiques et convictions ? Faut-ils qu’ils s’alignent sur le même plan que ceux qui ont terni pour longtemps l’image de la France : ces aventuriers politiques qui n’ont jamais considérés les Africains, ces barbouzes et autres prédateurs économiques du continent ?

Mais la mémoire se moque bien de la censure même si c’est une censure d’Etat. Le désir est profond de comprendre d’autant plus que nous avons maintenant le recul nécessaire pour tout entendre, pour enfin échanger.

Auteur, ancré dans les deux cultures -malgache, française, j’ai la conviction que ces actes et discours stigmatisant la légitime revendication des mémoires ne sont que les sursauts d’une certaine France imbue encore de culture coloniale.

Le monde d’aujourd’hui a aboli les frontières, le monde d’aujourd’hui est un monde où la parole peut être infiniment plus libre si on se donne la peine d’utiliser tous les moyens à notre disposition, le monde d’aujourd’hui est un monde où la parole se multiplie, se diversifie, un monde excitant où l’Autre se trouve au bout d’un clic, au bout d’un fil, au bout d’une lettre.

Oui, j’ai cette conviction… A moins qu’une période totalitaire ne se prépare et que je ne m’illusionne, à moins que cette période ne fasse table rase de toutes ces paroles incontrôlables, insoumises, à moins que ces régimes politiques, économiques, qui ont déjà le sort du monde en main, ne deviennent réellement fous et ne viennent à effacer toute velléité de culture, de mémoire, de résistance, à moins que…

Mais le 29 mars 1947, les rebelles ne sont pas tombés pour ça…

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MADAGASCAR, 1947: LES MORTS SANS NOMBRE D’UNE INSURRECTION, ENTRETIEN AVEC J.L. RAHARIMANANA.

 

Avec une superficie un peu supérieure à celle de la France, Madagascar est la cinquième île au monde, à 415 km des côtes mozambicaines. Sa culture est le produit de populations diverses, dont l’origine et les proportions font toujours question aujourd’hui, premier mystère démographique d’un pays qui en comptera bien d’autres, autrement plus tragiques. L’implantation française remonte à la colonie de Fort Dauphin, instituée au sud de l’île en 1643, la plus ancienne du continent. Mais c’est en 1884-1885, à la conférence de Berlin, que l’ensemble du territoire, comme d’autres, est attribué à la France, seul bastion face à la domination britannique au sud de l’Inde.

Il faut encore une dizaine d’années et quelques incidents diplomatiques habilement exploités, pour que cette possession se change en conquête. Cette dernière se fait apparemment sans heurt, mais est suivie de neuf années de « pacification ». Le travail forcé est instauré, des ministres sont exécutés pour l’exemple et la reine contrainte à l’exil. Le bilan de cette période laisse une incertitude sur des chiffres le plus souvent passés sous silence, et désormais difficilement accessibles: ceux des morts laissés par les colonnes du général Gallieni, dont la brutalité prend exemple sur les méthodes de Bugeaud en Algérie.

La dernière biographie en date, de 1989, réduit pourtant ces combats à quelques anecdotes, préférant s’attarder sur les intrigues de palais, certes bien mieux documentées, mais sans importance capitale, même d’un strict point de vue militaire. À ces morts sans nombre et sans image, l’auteur substitue encore le souvenir de la propagande civilisatrice: les écoles et les hôpitaux, les routes et les voies ferrées, et surtout l’abolition de l’esclavage(1). Force est de constater que ces bienfaits n’auront pas su convaincre, puisqu’en mars 1947, l’île se révolte à nouveau, malgré un rapport de forces immensément défavorable -un ancien militaire français évoquera en 2002 la «révolte des sagaies».

Le contexte de la quatrième république, qui parle d’émancipation avec les mots de 1793, rend cette nouvelle pacification un peu plus inacceptable, assez en tous cas pour qu’elle n’ait pas été oubliée de tous les historiens. Sur l’instant cependant, les autorités sont encore assez sûres de leur droit pour avouer d’emblée un bilan de 89 000 morts. Ce dernier, repris en 1974 par Jacques Tronchon,  grand spécialiste de la période, est aujourd’hui revu à la baisse sur la foi d’un seul article, tout d’abord publié dans les actes d’un colloque, puis repris dans Marianne et à deux reprises dans L’Histoire, avec des variations.

Son objectif, lui, ne change guère: ramener le nombre des victimes de 89 000 à 10 000 ou à 40 000 -les deux chiffres étant avancés au passage avec la même assurance- et surtout, affirmer qu’une bonne part des décès est imputable aux insurgés eux-mêmes. L’explication fournie, surtout, révèle le fond de cette démarche obsédante: en créant l’insécurité, ils auraient contraint la population à mourir de faim et de froid dans les forêts pendant plusieurs mois.
En 2007, l’écrivain malgache Jean-Luc Raharimanana a consacré à son tour à la mémoire de cette insurrection un texte d’une grande force polémique et poétique intitulé simplementMadagascar 1947.

Ce livre a été adapté au théâtre par Thierry Bédard, et est accompagné d’images insoupçonnées: l’une d’elles montre une femme sans âge, au visage décharné, les yeux hagards fixés sur l’objectif. Derrière elle, on distingue un gendarme français en uniforme et tout au fond, la forêt tropicale.

Olivier Favier: Je voudrais tout d’abord que vous reveniez sur ces photographies, leur histoire, leur absence longtemps. C’est une chose qui me frappe en effet: la plupart des guerres coloniales sont des guerres sinon sans images, en tous cas sans icônes pour la mémoire. Or celles que vous montrez dans votre livre, une fois révélées, sont difficilement oubliables.

Jean-Luc Raharimanana: Ces photographies sont issues du fonds Charles Ravoajanahary (1917-1996) qui fut une figure importante de l’accession de Madagascar à l’indépendance. Longtemps directeur du département de Langues et Lettres malgaches, il a toujours milité pour une réelle indépendance de l’île. Il était conscient que malgré l’indépendance obtenue en 1960, Madagascar était toujours sous domination économique, politique et culturelle. C’est ainsi qu’en 1981, il organisa une grande exposition photographique sur les “Résistances malgaches”. L’exposition comportait à la fois des photos et des illustrations sur toutes les guerres coloniales qui se sont succédées à Madagascar, du mouvement des Menalamba au début du siècle à la rébellion de 1947. Mais cette exposition allait également signifier le début de ses déboires politiques. En mettant en avant la notion de “Résistance”, il allait encourir les foudres du nouveau régime de Didier Ratsiraka, qui par la suite deviendra un régime dictatorial. L’exposition a été remise dans les oubliettes et Charles Ravoajanahary va avoir de moins en moins de marge de manœuvre. Les photos ont été “oubliées”, très peu sont remontées à la surface. C’est en décembre 2006 que j’ai vu ces photos pour la première fois, à Paris, chez sa fille, Randianina Ravoajanahary. Cette dernière, avec son compagnon Vincent Wable, étaient en train de réaliser un film sur moi (Gouttes d’encre sur l’île rouge), je sortais de plusieurs séances d’entretien avec eux, et de fil en aiguille, on en est arrivé à parler de la question de l’image sur les événements historiques de l’île. C’est là que Randianina Ravoajanahary m’a montré ce qui restait de l’exposition de son père, ce qu’elle avait pu sauver de cette exposition, vu les divers emprisonnements de son père… En tout une cinquantaine de photographies conservées dans une petite malle, déjà entamées par l’humidité et déchirées par endroits. Ce ne sont pas des photos originales, on ignore d’ailleurs l’auteur ou les auteurs des photographies. Il s’agit probablement de l’armée française. Lors des troubles en 1947-1948, en même temps que les bombes, l’armée française a largué des tracts et des photographies pour inciter les rebelles malgaches à se rendre et à se “ranger” du côté de la “civilisation”. Y figuraient des photographies montrant “les bienfaits de la civilisation” mais également des photographies montrant le sort qui attendaient les rebelles, des photographies de cadavres, de villages incendiés… Beaucoup de malgaches ont conservé ces photos, comme ultimes preuves de l’existence des événements, des massacres, de leurs luttes, mais très peu ont montré ces photographies hors du cadre familial, comme si ces photographies étaient devenues d’un coup très intimes, et toujours potentiellement dangereuses. Certaines photos sont connues, notamment concernant le procès des trois parlementaires Ravoahangy / Raseta / Rabemananjara. La série sur la soumission du village rebelle, avec notamment cette femme au visage décharné, je ne l’avais jamais vue. Il est clair que c’est toujours l’armée française qui a pris les photos, il y a une réelle mise en scène des photographies, avec les femmes et les enfants d’un côté, les hommes de l’autre, ces cérémonies de soumission où le ou les chefs rebelles, bien habillés, déposent leurs armes (des sagaies). Il s’agit probablement d’un rapport “photographique” de l’armée à sa hiérarchie concernant la “pacification” et la “soumission” des rebelles. Cette série est la plus incroyable pour moi, car prise sur le vif, au moment où ces dits-rebelles sortent de la forêt où ils ont vécu des mois entiers, traqués, survivant dans l’humidité et les maladies, de là ces regards, des regards qui me touchent énormément car regardant l’objectif en face, des regards qui ne sont malgré tout pas vaincus, qui font face à l’injustice. Cette série révèle aussi la parole des anciens qui ont connu cet événement. Ils n’ont jamais cessé d’en parler en réalité, mais il est difficile “d’imaginer” ce qu’il ont vécu, l’indignité de ne plus vivre comme des hommes, l’intolérable de leur situation, et comment tant de barbaries ont pu être perpétrées… Dans ce sens, oui, ces photos sont une véritable “révélation”, au sens premier du terme, elles révèlent la parole des anciens rebelles, on ne peut plus ne pas les croire…
Plus tard, lorsque Thierry Bédard a fait l’adaptation théâtrale du livre, nous nous sommes aperçus que toutes les photos du fonds Charles Ravoajanahary étaient présentes aux archives Anta(2), à Antananarivo, en bien meilleur état, avec les annotations et les dates de prise de vue de l’armée française. La mémoire était là, au centre-ville, mais personne n’avait eu le courage de la ressortir, car ces photographies posent nécessairement question. Sur la photo que vous citez par exemple, dans mon livre, on devine comme vous le signalez un officier français. Mais c’est parce que la photographie est rongée par l’humidité qu’on ne devine pas qu’il s’agit en réalité d’un officier malgache… C’est ce que montre très clairement la même photo aux archives Anta. Se pose la question de la collaboration, de la trahison, des choix des uns et des autres. C’était peut-être trop tôt ? C’est peut-être à notre génération d’en parler ? En France comme à Madagascar ? Nos parents, des deux côtés, étaient peut-être trop touchés par cet événement pour en parler sereinement ? Je ne sais pas. En tout cas, les gouvernements qui se sont succédés n’ont jamais manifesté le désir de transmettre la mémoire, aussi bien du côté de la France que de Madagascar. Qui est ce photographe qui a pris les clichés ? Pourquoi n’en a-t-il jamais parlé ? Vit-il encore ? Quels sont les officiers français impliqués dans ces répressions ? Pourquoi n’ont-ils jamais parlé ?

Olivier Favier: Aujourd’hui se met en place, comme je l’écrivais en introduction, une littérature nouvelle. Elle apporte une tardive reconnaissance aux faits dans le seul but, semble-t-il, d’en relativiser la portée. Ces discours résonnent comme un prolongement du silence. De ce point de vue, l’exemple de Madagascar est particulièrement révélateur de quelques évolutions liées aux études postcoloniales. Il me semble en effet qu’on glisse peu à peu du «lieu d’oubli» à la «guerre de mémoires». Certes, la formule de Benjamin Stora s’applique à un cas très différent, celui de la guerre d’Algérie, dont la mémoire est revendiquée par deux communautés numériquement importantes, les Algériens eux-mêmes et les Pieds-noirs. Longtemps pourtant, la grande île est apparue elle aussi comme un fleuron de l’empire colonial français, et le général Gallieni est encore très présent dans les odonymes – à commencer par la gare routière de Paris. Seuls les massacres et la réalité du système colonial -autrement dit l’essentiel- ont été tenus à l’écart de cette légende dorée. Quels ont été, et quels sont aujourd’hui, les porteurs de la mémoire cachée des deux pacifications? Quels ont été et quels sont pour vous les vecteurs d’une histoire possible?

Jean-Luc Raharimanana: J’aimerais d’abord revenir sur les formules “lieu d’oubli” et “guerre de mémoires”, il est important de savoir de quel point de vue on observe la situation. Les Malgaches n’ont pas oublié les deux pacifications, c’est à dire celle de Gallieni au début du siècle, et celle de 1947. Le terme « ady anaty akata » est entré dans le vocabulaire malgache, c’est la stratégie adopté par les guerriers malgaches dans le sud de l’île pour résister à l’avancée de Gallieni. Le terme qui signifie littéralement “affrontement dans les cactus”… désigne ces attaques rapides et le repli immédiat dans la forêt de cactus. Est resté également “zarazarao anjakana”, ou “diviser pour régner”, la politique militaire et coloniale de Gallieni. Et surtout, est resté ce qui demeure jusqu’à aujourd’hui l’un des plus grands problèmes politiques et économiques de Madagascar, l’instauration des provinces et la classification ethniques des régions. Et là, c’est un héritage direct de Gallieni qui a fixé administrativement les ethnies dans les régions, l’ethnie étant beaucoup plus mouvante avant l’arrivée de Gallieni et l’instauration du code de l’indigénat où les Malgaches pour aller d’une région à une autre étaient contraints de payer soit une taxe, soit de demander l’autorisation. Madagascar jusqu’à aujourd’hui n’arrive pas à se dépêtrer de cette situation, il y a des frontières imaginaires dans nos têtes, les provinces sont inscrites dans nos mémoires, nous changeons de ville, de régions, nous adoptons d’autres attitudes, d’autres manières de voir nos compatriotes, des préjugés, des craintes… D’ailleurs les différentes crises politiques à Madagascar à partir de 1991 viennent directement de cette question, que faire des provinces ? Il y a eu la tentative de Régions autonomes après le retour de Didier Ratsiraka en 1995, l’instauration des 22 régions depuis Ravalomanana, et l’idée récurrente du fédéralisme, mais fédéralisme sur quelle base ? Quelles seront les régions fédérées ?
L’autre mémoire concerne 1947. Cette pacification a clairement déterminé les rapports entre les politiciens malgaches. Lors du soulèvement, les autorités françaises ont porté un coup fatal au parti MDRM en arrêtant ou en fusillant ses membres. Les “rebelles” se sont ensuite identifiés au parti. MDRM est ainsi devenu synonyme de “patriotisme”. Un autre parti existait à l’époque : le PADESM (Parti des deshérités de Madagascar), un parti qui comptait essentiellement des élites des régions côtières, un parti qui prônait l’indépendance aux côtés de la France. La répression de 1947 a fait basculer les choses, le PADESM a dénoncé le MDRM et s’est rangé du côté de la France. PADESM est ainsi devenu synonyme de “traitrise”. Le MDRM démantelé, nous arrivons très vite à l’indépendance avec une élite politique complètement divisée, et un non-dit terrible : “les côtiers” auraient livré l’île à la France. En même temps, pendant l’insurrection, Antananarivo n’a pas bougé, les affrontements ont eu lieu en dehors d’Antananarivo, les “côtiers” du MDRM à ce moment-là s’estimant trahis par Antananarivo. L’indépendance voit la France favoriser les dirigeants du PADESM. Ainsi, le premier président de la République, Philibert Tsiranana, est issu de ce parti, le PADESM. Et malgré le consensus adopté par Tsiranana (il appela au gouvernement les figures historiques du MDRM, Ravoahangy Andrianavalona, Jacques Rabemananjara), ce problème a persisté, les politiques se déchirant toujours sur ce qui s’est passé en 1947, qui doit gérer l’île : Antananarivo ou les régions côtières ? Centralisation ? Décentralisation ? Et le rapport avec la France ? Continuer avec ou sans ?
Madagascar n’a pas réglé ces deux questions essentielles : la question des régions, et la réconciliation des élites et des hommes politiques. Et ces deux questions découlent directement des deux répressions coloniales. Notre lâcheté ou notre problème aura été de n’avoir pas mis ces questions au centre de nos discussions avant de proposer une politique quelconque. Madagascar ne pourra jamais tourner la page sans régler ces questions.
Plus que “lieu d’oubli”, je préfère parler des “zones de silence”, des lieux de non-dits, un espace où le malgache a peur de s’aventurer, parce que ça soulève trop de questions, trop de douleurs, trop de rancœurs.
Pour la France, lieu d’oubli car la guerre a été tellement traumatisante que les colonies ont pris une place tellement dérisoire… L’Algérie touche directement car la présence française était beaucoup plus imposante. Il y a aussi le rapport avec la Méditerranée, Madagascar ou les colonies ne sont qu’une péripétie de l’histoire française, une aventure exotique qui passera… Naturellement, le lien avec la Méditerranée comptera plus, c’est une histoire millénaire qui se fera et se défera encore. Si la France ne règle pas son histoire algérienne ou maghrébine, cela risque de lui revenir dans la figure dans les années à venir…
Maintenant, je viens à la question quels sont les vecteurs de l’histoire ? Je suis à ma place, écrivain, artiste. Je reprends ces matières de l’histoire car je constate que ce qui fait mon présent, une île en proie à la misère et à la corruption, vient du fait que mon pays n’a pas pris le temps de réfléchir à son histoire, nous nous sommes laissés submerger par les événements et souvent les gens ne savent plus pourquoi ils se détestent, pourquoi ils ne parviennent pas à travailler ensemble… Nous n’avons pas eu de chroniqueurs ou d’historiens pour nous raconter les deux pacifications. Par contre, nous avons beaucoup de témoignages oraux. Est-ce de l’histoire ? Ce sont en tout cas des matières pour moi écrivain. D’où l’exposition photographique “47, portraits d’insurgés”, avec Pierrot Men. Je mets des visages sur ces anciens rebelles, des visages d’aujourd’hui, de vieux hommes, des vieilles femmes, des porteurs de mémoire, avant qu’ils ne partent définitivement, et avant que les générations futures ne se retrouvent sans mémoire. Il y a un travail à faire aussi sur l’architecture, sur l’art en général. Beaucoup de chansons traditionnels portent la trace de 1947, un peu moins maintenant sur la pacification de Gallieni. D’autres vecteurs existent, comme l’iconographie coloniale. Bien sûr, elle porte l’idéologie coloniale, un certain regard sur l’indigène, mais elle permet malgré tout de retracer un passé, de dire comment on nous a décrits. Par l’absurde, arriver à dégager une réalité plus juste.

Olivier Favier: J’entendais, oui, lieu d’oubli du point de vue français, et je ne crois pas que, de ce côté-ci, le choc de la guerre suffise à expliquer. Il n’explique pas, par exemple, le silence total qui pèse sur la conquête. Ce choc a pu alimenter aussi les revendications des colonisés comme il a réveillé quelques consciences individuelles dans le pays colonisateur -le parallèle a été très fort durant la guerre d’Algérie, pour tous ceux qui, en France, se sont opposés à la politique de la France, mais il l’était déjà en 1950 pour l’ancien résistant René Vautier. Le déni imposé encore par certains universitaires français est de ceux qui maintiennent l’existence d’une mémoire à sens unique, que faute de pouvoir nier désormais, d’aucuns voudraient confiner dans un statut communautaire, comme la mémoire d’une «minorité». En ce sens-là, le travail que vous avez fait sur le passé colonial au travers de plusieurs spectacles mis en scène par Thierry Bédard, me paraît un jalon vital pour que la mémoire se change en histoire partagée. Ce travail a donné lieu à de nombreuses rencontres et débats. Quelle analyse pourriez-vous faire, avec le recul, des réactions de la communauté française et de la communauté malgache face aux faits et aux réflexions que vous avez pu présenter?

Jean-Luc Raharimanana: Du point de vue français, évidemment, ce lieu d’oubli est possible par l’entretien du silence, autant politique qu’universitaire. Il faut aussi une volonté politique pour que les universitaires s’y lancent réellement. De plus en plus d’historiens s’y lancent bien sûr, mais souvent au risque de voir leurs carrières freinées, une reconnaissance politique de cette question légitimerait les recherches des historiens, permettrait une approche beaucoup plus apaisée de la part aussi des professeurs du secondaire. Mais en lieu et place de cela, nous voyons poindre cette tentative politique et idéologique d’enseigner aux élèves “le rôle positif de la colonisation”, et cerise sur le gâteau, l’institutionnalisation de cette idéologie, la création du ministère de “l’identité nationale et de l’immigration”, qui pour moi est un déni évident de l’histoire de France. La difficulté de parler de cette mémoire, ce sont les réactions violentes qui s’ensuivent : être qualifié de communautariste, de porteur de haine contre la France, voire contre l’Occident, quand il s’agit juste de revisiter des pans de l’histoire, une histoire de colonisation, de domination. Il n’y a aucune ambiguïté : sur cette période, la France a été colonisatrice, tout comme d’autres pays européens, elle a dominé par les armes, par la répression, et j’évacue le mot pacification, par la violence, par la guerre. Le projet colonial a été un projet européen parfaitement conscient –il suffit de se rappeler la conférence de Berlin pour le partage de l’Afrique, il s’agissait de bâtir des empires aux détriments des populations qui y habitaient. Qu’il y eut infrastructures laissées ou pas, c’est le canon sur la tempe que les colonisés ont construit les voies ferrées, ce sont des morts qui ont servi de fondations aux grands travaux, des travaux forcés qui ont servi de salaires. Il faudrait effectivement faire le bilan un de ces jours, ces grands-travaux ont-ils été réellement réalisés pour le bénéfice des colonisés, n’est-ce pas après les indépendances que les constructions des hôpitaux et autres écoles ont pris réellement leurs essors ? Pour le cas de Madagascar, je rappelle juste que l’université a été créée après l’indépendance, les élèves indigènes n’avaient tout simplement pas le droit de passer le Baccalauréat, il fallait être citoyen français pour le passer… Les exemples sont nombreux mais ce n’est pas l’objet de cet entretien. L’autre difficulté est toujours de trouver l’endroit commun pour échanger. Les universitaires des pays anciennement colonisés n’ont pas beaucoup de possibilité d’être entendus en France. Du coup, c’est aux écrivains qu’il échoit de prendre en charge cette mémoire, mais l’endroit d’où part la parole n’est pas le même. Les écrivains sont sur le terrain de la littérature, les historiens sur le terrain de la “science”. D’un côté, une parole supposée “subjective”, de l’autre une parole supposée “objective”, des auteurs abordant l’histoire par la fiction, des universitaires travaillant sur le “réel”. Personnellement, j’ai dû faire des concessions lorsqu’il s’agissait de commenter mes œuvres. Si l’histoire est présente évidemment, ce n’est pas le sujet principal de mes livres. Dans Nour, 1947 par exemple, le sujet principal est le rapport d’un homme avec sa terre, quand les événements ont fait que son amour a été tué, c’est la question de la création de l’identité, d’un fils qui refuse d’avoir été créé, ni par sa mère, ni par son père, ni par l’homme, ni par dieu… Mais les critiques ou les analyses portent invariablement sur 47, sur l’histoire, la colonisation… J’ai dû prendre à chaque fois des accents d’historien car malgré tout, ce qui plane au dessus des paroles venues du Sud, c’est la question coloniale qui n’a pas été réglée. Alors, je ne parlerais pas de lieu d’oubli, mais de lieu de silence, y mettre des mots, c’est forcément faire face à la monstruosité, on le devine, on le sent, on le sait, les diverses tentatives de négation ou de déni ne sont que dérobades face à l’inacceptable. C’est une des raisons qui expliquent la forme de mon livre Madagascar, 1947, entre voix, essai et document, une voix absolument personnelle qui veut s’extraire du silence, une argumentation sur la nécessité de la mémoire et un document pour présenter des faits. C’est ainsi que naturellement, le livre est devenu une pièce de théâtre, c’est ainsi également que la pièce est avant tout le rétablissement de la voix des insurgés de 1947, un hommage aux morts, pour les sortir de l’oubli, du silence. Ce n’est pas une pièce polémique destinée à culpabiliser ou à dénoncer, c’est d’abord reprendre mots et reconnaître la souffrance issue de ce conflit. C’est difficile après d’analyser la réaction des gens. À la fin de la pièce, il y a toujours eu un long, très long silence du public. Les débats n’étaient pas possibles en sortant de la pièce. Le public encaissait. Ce n’est qu’après que j’ai reçu des réactions, par des lettres, des entretiens. Ce que j’ai constaté, c’est que la jeunesse française est avide de savoir, que le débat est plus serein avec elle. C’est la loi de la mémoire, la troisième génération est plus apte à laisser de côté les animosités mémorielles. Mon avis est qu’actuellement en France, il y a une résurgence de la pensée coloniale, mais je continue à penser que ce n’est que le soubresaut d’une pensée qui ne pourra pas éternellement nier l’évidence : la colonisation fut une de ces monstruosités, que l’histoire sait dispenser à l’humanité ou plutôt que l’humanité sait réserver à l’histoire. Mais on est face aussi à la question du choix du présent, quel présent vivre ? Et lorsqu’on sait que ce présent est le résultat d’un passé monstrueux, comment s’en accommoder ? En reconnaissant les crimes ou en les oubliant ? Toute société est face à ce dilemme. Les autorités malgaches ne veulent pas parler de 1947 car cela mettraient à mal leurs propres postures (beaucoup ont dû leurs richesses et pouvoirs du fait de leurs collaborations pendant et après la colonisation), cela ouvrirait également les yeux aux malgaches sur leur histoire, sur leur pauvreté actuelle, c’est un sujet très sensible dans le contexte actuel, comment l’ancien colonisateur continue à falsifier l’histoire et comment nos dirigeants continuent à leur servir de boys. Il était tout à fait logique que la pièce ait été censurée par le ministère français des affaires étrangères. La censure fut politique et non culturelle, car dans les milieux culturels, la pièce a fait quand même son bonhomme de chemin. Bien sûr, la pièce aurait pu avoir une vie plus longue mais je crois qu’elle aura laissé quand même une empreinte significative. Je préfère ainsi oublier les dénis et me consacrer à ce que j’ai à faire, sortir du silence, donner visages aux morts, basculer le débat sur des récits de vie et ne pas me contenter des polémiques idéologiques ou politiques. C’est ainsi qu’après la censure, j’ai choisi de répondre par l’expo-photo avec le photographe Pierrot Men : “47, Portraits d’insurgés”. Je n’oublie pas de préciser que c’est la Région Ile-de-France qui a financé l’exposition, et que c’est le Festival d’Avignon qui l’a accueillie. C’est dire que la société française se sent concernée par cette histoire. La même exposition sera reprise par la Faculté de Nanterre du 14 mars au 8 avril, avec l’organisation de débats, de projections, de films, de visites pour les lycéens. Finalement, ce qui sera plus difficile, c’est de libérer la parole des Malgaches, autant en France qu’à Madagascar. L’histoire est trop sensible encore pour nous, et a une incidence si immédiate sur nos vies que ce n’est pas très prudent de l’aborder de front. Pourtant, faire comme si elle n’existe pas, c’est perpétuer la situation actuelle, de domination et d’exploitation de nos ignorances. La connaissance de l’histoire amène au scandale, et gérer la colère n’est pas chose facile. Je fais attention dans mon travail à montrer que réfléchir sur l’histoire, c’est nécessairement faire face à l’inacceptable, que la colère ou la haine ne pourront jamais aider à bien voir, et la leçon que j’ai reçue, c’est que les témoins qui ont accepté de parler sont ceux qui ont réglé ce conflit intérieur : regarder leurs bourreaux en face et leur dire qu’ils n’ont pas de haine, car la haine est une autre victoire du bourreau, une manière de maudire à jamais la victime dans la souffrance infligée. Transmettre cette parole est vitale pour ne pas reproduire les choses, pour que ce ne soit pas à ceux qui sont dans la haine de décider de notre présent.

La couverture du livre de Jean-Luc Raharimanana, Madagascar 1947, paru en 2007, puis réédité en version bilingue français-malgache. Ce texte, dont la vigueur poétique n’est pas sans rappeler le Cahier au retour d’un pays natal d’Aimé Césaire, est accompagné d’images jusque là inconnues du fonds Charles Ravoajanahary. Il a été porté au théâtre par Thierry Bédard de 2008 à 2010.

Dormira Jamais. 

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Madagascar : La France interdit une pièce sur l’insurrection de 1947

La tournée dans l’Hémisphère sud d’une pièce de théâtre en commémoration du soulèvement indépendantiste malgache de 1947 a été interdite sans explications par les autorités françaises.

La date du 29 mars 1947 rappelle des souvenirs douloureux à de nombreux Malgaches âgés. Ce fut le début d’un soulèvement qui fut la première étape vers la libération de Madagascar de la puissance coloniale française, mais qui fut très violemment réprimé par l’armée française. Le nombre total de victimes de cette répression est discuté par les historiens, mais généralement estimé entre 30 000 et 100 000 morts.

Malgré la reconnaissance par le Président de la République française Jacques Chirac, lors de sa visite officielle à Madagascar le 21 juillet 2005, du “caractère inacceptable des répressions engendrées par le système colonial”, les événements de 1947 restent méconnus, tant à Madagascar qu’en France et dans le reste du monde. Afin de mettre en lumière cette tragédie, un auteur malgache réputé, Jean-Luc Raharimanana, et un metteur en scène français, Thierry Bedard, ont créé un spectacle intitulé “47“, qui reconstitue le déroulement des événements, et met en questions les relations complexes entre les colonisateurs et les colonisés.

Ci-dessous une courte vidéo extraite de ce spectacle :

Après quelques représentations dans deux villes de France métropolitaine, la pièce est à présent, selon Libération, “interdite de fait” en Afrique australe orientale et dans l’océan Indien par la Direction Générale de la Coopération Internationale et du Développement du Ministère français des Affaires étrangères.

L’auteur de la pièce, Jean-Luc Raharimanana, réagit avec force sur Rue89 :

Silence pèse sur la mémoire. Les langues se délient. Des hommes et des femmes voudront comprendre. Dans ce désir, réel cette fois-ci, de vivre ensemble […] Pourquoi en 47, deux ans après le carnage, deux ans après le “plus jamais ça”, pourquoi à Madagascar s’est perpétré l’un des plus grands massacres coloniaux ? […] C’est ce silence qu’explore le spectacle “47″. Une histoire commune. Violente. Sensible. Un théâtre qui nous ramène dans ce désir de vivre ensemble, de comprendre ce qui a déchiré, les corps malmenés et torturés, les paroles étouffés et les non-dits qui corrompent les âmes. […] Mais ainsi en a décidé le “bureau politique” de la DGCID1. Censure sur le spectacle. Interdiction d’emmener cette parole dans les centres culturels africains et alliances françaises. […] Mais la mémoire se moque bien de la censure même si c’est une censure d’État. Le désir est profond de comprendre d’autant plus que nous avons maintenant le recul nécessaire pour tout entendre, pour enfin échanger.

Cette information a été relayée sur quelques blogs, comme MondoMix et Africultures.

Les commentaires en réaction au billet de Jean-Luc Raharimanana sur Rue89 vont de l’indifférence à l’indignation.

Quelques uns ne voient pas l’utilité de revenir sur ce passé, comme mechante langue qui écrit :

Ne jouez pas les faux martyrs. Sinon sérieusement vous croyez vraiment que la chose la plus importante à dénoncer à Madagascar aujourd’hui, ce sont les massacres de 47, sérieusement ?

Ce à quoi Monsieur Lambda répond :

Il vous échappe manifestement que ces massacres sont, dans une large mesure, fondateurs de la conscience nationale des Malgaches et qu’ils occupent, du point de vue de la mythologie nationale, une place comparable à celle de la prise de la Bastille pour les Français.

Juan Pablo de Tagéna pense que les Malgaches se demandent à présent si le combat pour l’indépendance en valait la peine :

Aujourd’hui les Malgaches ne demanderaient pas leur indépendance : ils seraient à 99 % pour le maintien dans la Communauté Française.

Sur Facebook, dans un fil de conversation privé à propos de cette interdiction, Soaray Rabarimampianina (cité avec son autorisation) pense qu’il y a encore beaucoup à faire avant de débattre de façon ouverte de ce sujet historique.

Globalvoices

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Le chant des patriotes (1947).

 

 

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 Résultat de recherche d'images pour "1947 madagascar"

 

Madagascar, 1947. Répression sanglante et violente

Publiée le 26 mars 2014

« Le 29 mars 1947 éclate une insurrection dans la colonie française de Madagascar qui va durer vingt et un mois et finira noyée dans le sang. La répression donne lieu à de nombreux débordements et crimes de guerre : pour terroriser les populations , on
jette des avions des insurgés vivants, exécutions sommaires, regroupements forcés mises à feu des villages. En France on minimise ce soulèvement, l’île est loin, très loin, et l’on s’en tient à la thèse officielle ; une insurrection féodale. Cette insurrection
va entraîner la mort de 80.000 à 100.000 personnes
Miala tsiny raha tsy natao teny gasy ity tantara ity. Satria betsaka ny vahiny tsy mahalala, aiza no misy ny nosy Madagasikara, ary tsy mahafantatra ny momba ny tantara Malagasy, ka angamba tsara tsara koakoa mba halalan’ny olona hafa ny momba antsika malagasy…indrindra ireo vazaha frantsay izay miaritra ny vahoaka malagasy tamin’ny 47. Misaotra …. » H. Ramanana.

1947. Vincent Auriol « on a fusillé un peu à tort et à travers ».

Madagascar 1947 (Ilo tsy very).

voir également :

http://tsimokagasikara.wordpress.com/2014/03/29/29-mars-1947-quavons-nous-fait-de-lheritage-patriotique-laisse-par-nos-aieux/

 

http://www.tim-madagascar.org/forum/read.php?1,825121

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A propos Mouvement des Citoyens Malagasy de Paris

Pour une prise de conscience citoyenne des Malagasy
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